La Danse devant le miroir (François DE CUREL)

Pièce en trois actes

Représentée pour la première, à Paris, sur le Théâtre de l’Ambigu, le 17 janvier 1914.

 

Personnages

 

PAUL BRÉAN, 26 ans

RÉGINE, 22 ans

LOUISE, 35 ans

MARIE, femme de chambre

 

 

ACTE I

 

À Paris, de nos jours. Chambre à coucher de Régine. Lit défait sur lequel est ramenée la couverture piquée. Désordre matinal d’un appartement féminin. Par une porte entr’ouverte, on aperçoit dans le cabinet de toilette un bout de la baignoire et la moitié d’une chaise sur laquelle s’égouttent des serviettes fripées. Au dehors, temps gris et brumeux du mois de mars.

 

 

Scène première

 

RÉGINE, LOUISE, entrant

 

Mince, fine, jolie, avec un type étrange. Régine est lassée dans un fauteuil devant la cheminée. Elle a beaucoup pleuré pendant la nuit, et se tamponne encore de temps en temps les yeux avec son mouchoir. La flamme du foyer éclaire son visage de vingt ans, morne et désolé. Entre Louise. C’est une femme de trente-cinq ans, figure intelligente et gaie, mais en ce moment bouleversée par une vive émotion. Elle est vêtue d’un peignoir et tient à la main un journal.

LOUISE, tendant le journal à Régine.

Régine, quel triste bonjour je t’apporte ! Tiens, vois ce que je lis dans le Matin.

RÉGINE, sans lever la tête, repoussant d’une main le journal.

Oh ! ce qu’on lit...

LOUISE, insistant pour lui faire accepter la feuille.

Voyons, regarde !... Une chose horrible !... J’ai le cœur serré... et toi... toi surtout !... Sois forte !...

S’apercevant que Régine se trouve dans un état lamentable.

Mon Dieu, tu as pleuré ?... Tu pleures !... Tu sais déjà ?...

RÉGINE.

Rien !... Laisse-moi !...

LOUISE.

Hier, à cette matinée chez les Frécourt, tu as dansé avec lui.

RÉGINE, nerveusement.

Ah ! tu m’assommes, avec ton M. Bréan !... Oui, j’ai dansé, beaucoup dansé, et avec lui, naturellement ! Eh bien,» sois tranquille, ni lui ni d’autres ne me feront plus danser !

LOUISE.

Vous ne faisiez pas que danser, vous causiez, et quels regards vous échangiez !... De mon coin je vous observais... Tout de suite j’ai deviné qu’entre Bréan et toi se passait quelque chose de grave... Mais ce qui est arrivé... non, jamais, jamais, je n’aurais cru !...

RÉGINE.

Ce qui est arrivé... D’où le sais-tu ?... Qui te l’a dit ?... Pas ton journal, je suppose ?

LOUISE, embarrassée, craignant à présent de montrer le journal.

Mais toi-même... Cette pauvre figure défaite... tes larmes...

RÉGINE, se jetant à son cou.

Oui, j’ai un affreux chagrin !... Je t’en supplie, viens à mon secours, protège-moi contre cet infâme !

LOUISE.

C’est de Bréan que tu parles ?... Le malheureux !...

RÉGINE.

Ah ! l’ignoble individu !... Comment ai-je pu l’aimer à en perdre la tête !... Cela te va bien de le défendre, toi sa complice !... Oui, parfaitement, complice !... Orpheline, seule au monde à vingt-deux ans, je n’avais que toi pour me diriger... Je tombais bien !...

LOUISE.

Ne t’ai-je pas avertie que de fâcheuses histoires couraient sur le compte de Bréan ?... Qu’il était en train de perdre sa fortune, faisait une fête insensée, tout, enfin ?...

RÉGINE.

Mais tu lavais soin d’ajouter qu’il ne fallait pas se détourner de lui : une œuvre de rédemption à remplir !... Être son ange gardien ? Merci !...

LOUISE.

En dépit de ses égarements, j’étais certaine que Bréan, de son côté, t’aimait passionnément... Je ne suis pas une apprentie, je distingue cela du premier coup d’œil, et je trouvais sage de fixer ton attention sur un homme certainement épris de toi, car tu es tellement nerveuse, tu as l’emballement si facile...

RÉGINE, ironique.

Que je me jetterais à la tête du premier venu ?...

LOUISE.

Non, mais tu serais à l’occasion d’une imprudence extrême. Toute petite fille déjà tu tombais facilement amoureuse des hommes qui s’amusaient de tes coquetteries d’enfant, et tu le montrais sans l’ombre de pudeur. Avec une imagination pareille on est capable des coups de tête les plus extravagants. Enfin je raisonnais comme une romanesque cousine qui, pour son propre compte, a puisé bien des consolations dans les âmes de mauvais sujets. Cela me rendait pour Bréan d’une indulgence extrême. J’espérais que par lui tu aurais tôt ou tard la révélation du grand amour, celui qui remplit une existence... Pour nous autres femmes, c’est tout !

RÉGINE.

Depuis des mois, Bréan devait bien voir que j’étais folle de lui, puisque tu t’en apercevais, toi !... Je n’allais pas à un thé, à une partie de tennis, à un bal, sans le voir accourir, esclave, en apparence, de mes moindres caprices... en apparence, car, en réalité, il s’obstinait à me refuser ce que, dans le secret de mon âme, je mendiais : l’aveu définitif qui ferait de lui mon fiancé. Visiblement il me rendait tendresse pour tendresse ; tout, dans son attitude, dans sa façon de me parler, de me guetter, de me suivre, trahissait l’amoureux, et cependant il ne se déclarait pas... J’attendais... Je me desséchais... Rien, rien, rien !... Hier, dès mon entrée chez les Frécourt, il s’est, comme d’habitude, emparé de moi, et je n’ai plus vu que lui... Après quelques danses, il a manœuvré pour m’attirer dans un coin tranquille du jardin d’hiver, où je me suis laissée facilement conduire, espérant qu’il parlerait enfin... Un moment j’ai cru que je touchais au but... Après un silence émouvant, il m’a demandé si je me considérais comme vraiment heureuse ou si j’avais le sentiment que ma brillante jeunesse n’était qu’une étape vers un bonheur plus complet. J’ai répondu avec toute la malice dont j’étais capable que j’étais loin de me croire au comble du bonheur, et que j’attendais pour bientôt, pour tout de suite, des surprises qui me rendraient la vie mille fois plus douce... Vraiment je lui faisais la partie belle !... Il n’avait plus qu’à prononcer la phrase qui lierait nos deux existences... Mon cœur battait... Je baissais les yeux... Mais voilà que l’attente s’éternise... Le silence devient, sans qu’on sache pourquoi, quelque chose de tragique... Alors je me décide à lever les yeux... Nos regards se rencontrent... et qu’est-ce que je vois au fond des siens ?... Une désolation sans bornes, une supplication d’accourir à son aide... J’ai, pendant une seconde, la vision d’un homme qui se noie et dont le regard s’accroche désespérément au vôtre...

LOUISE.

Horrible !... Tu ne peux pas te figurer à quel point !...

RÉGINE.

Horrible, non ; mais triste et ridicule... Bréan avait une distraction, et, s’il ne me parlait pas, c’est qu’il pensait à une autre femme ; je ne tarderai pas à t’en donner la preuve. Moi, pauvre sotte, je profitais de son silence pour m’enfoncer dans une sombre rêverie et aboutir à des résolutions insensées... « Ce garçon-là, me disais-je, est rongé par un chagrin qu’il ne veut pas avouer... Si je ne vole pas à son secours, il est capable de périr misérablement, car je vois la mort dans ses yeux... et je ne lui survivrais pas. Il faut que j’aie le courage de nous sauver l’un et l’autre... Eh bien, c’est décidé, ce soir même je veux aller chez lui ! »

LOUISE.

Aller chez lui !... Tu ne voyais donc pas le danger ?...

RÉGINE.

Dans de pareils moments, on s’en moque ! Et tout à coup j’interromps Bréan qui racontait une banalité quelconque, et je lui demande : « Ce soir, après dîner, comptez-vous sortir ?... » Lui, assez étonné, répond : « Après dîner, contre mon habitude, je resterai chez moi et me coucherai de bonne heure. Mais pourquoi cette question ?... » Je souris mystérieusement, et passe à un autre sujet.

LOUISE.

Tu y es allée ?

RÉGINE, avec une douloureuse ironie.

J’en viens, ma bonne Louise... Hier soir, au dessert, tu m’as vue quitter la table prétextant une migraine... Je suis montée dans ma chambre, j’ai fait semblant de me coucher, de tout éteindre, de dormir, pendant que tu t’habillais pour te rendre à un bridge chez ta vieille amie Berthe... À peine avais-tu quitté la maison, qu’à mon tour j’ai couru chez Bréan... Un domestique voulait m’empêcher d’entrer... je l’ai repoussé et me suis précipitée dans l’appartement, au hasard, droit devant moi. J’étais encore sous l’empire de mes pressentiments au point de me demander : « Est-il encore vivant ?... Est-ce que je n’arrive pas trop tard ?... » Au même instant je pousse une porte... Celui je que cherchais m’apparaît tenant sur ses genoux une fille à moitié nue... Je me suis sauvée sans savoir par où je passais, ni si je descendais l’escalier, ni si je demandais la porte au concierge. Tout à coup je me suis trouvée dans la rue, puis un instant après, ici, dans cette chambre, où j’ai passé la nuit à pleurer... Oh ! cette nuit !... Quel enfer !... Ose à présent dire que ton protégé n’est pas un ignoble individu !

LOUISE, lui présentant le journal.

Je répondrai quand tu auras lu ceci que tu n’as pas voulu regarder tout à l’heure.

RÉGINE.

Il s’agit de lui ?

LOUISE.

De lui !...

RÉGINE.

Lis, toi, je n’en ai pas la force...

LOUISE, lisant.

Cette nuit, un jeune homme 1res apprécié dans la haute société parisienne, M. Paul Bréan, s’est jeté dans la Seine près du pont de la Concorde. Des pêcheurs l’ont saisi au passage au moment où le courant l’emportait le long de leur barque. Il avait perdu connaissance, mais, à l’heure où nous mettons sous presse, nous apprenons qu’il est complètement hors de danger. Les motifs de cet acte désespéré ne sont pas bien connus. On parle d’un chagrin d’ordre intime, on dit aussi que le jeu et la fête à outrance avaient gravement compromis la fortune de M. Bréan.

RÉGINE.

Je ne rêvais donc pas lorsque je voyais l’agonie au fond de ses yeux !...

LOUISE.

T’expliques-tu mon saisissement lorsque tu m’as dit que ses regards s’accrochaient aux tiens comme ceux d’un noyé que le flot engloutit...

RÉGINE.

C’est épouvantable !... Songe au supplice du malheureux obligé de flirter avec moi et condamné à mort !... Pendant que nous dansions et que je faisais la gentille, son regard fixe contemplait, j’en suis certaine, par-dessus mon épaule, l’autre...

LOUISE.

L’autre ?

RÉGINE.

Celle que j’ai vue !...

Entre une femme de chambre.

 

 

Scène II

 

RÉGINE, LOUISE, MARIE

 

MARIE, à Régine.

M. Bréan désire parler à Mademoiselle.

RÉGINE, affolée.

Lui !... Non !... Non !... Jamais !...

Se calmant un peu.

Qu’en penses-tu, Louise ?... Non, n’est-ce pas ?...

LOUISE, très perplexe.

Je suis prise au dépourvu... Donner un conseil lorsqu’on ignore tout !... Comment veux-tu ?...

RÉGINE.

Venir ainsi !... Enfin, Marie, a-t-il ajouté quelque chose... dit pourquoi cette visite à une heure pareille ?...

MARIE.

Non, Mademoiselle... Il est si pâle... si tremblant... Il fait pitié !...

RÉGINE.

Vous savez ?...

MARIE.

Oui, Mademoiselle. Le concierge, en montant le courrier, m’a fait lire l’accident sur un journal...

LOUISE, dans un élan de miséricorde.

À ta place...

Elle s’interrompt, hésitante.

RÉGINE, impatientée.

À ma place ?...

LOUISE.

Non, c’est trop délicat !... Suis ton inspiration !

RÉGINE, prenant une décision.

Marie, priez M. Bréan d’attendre... Quand je sonnerai, vous le conduirez ici.

MARIE.

Bien, Mademoiselle.

Elle sort.

RÉGINE.

Quel inconvénient y a-t-il à le recevoir ?... Il n’est pas dangereux, puisque je sais qu’il ne m’aime pas...

LOUISE.

Où prends-tu qu’il ne t’aime pas ?... Oui, l’autre !... Eh bien, ma chère, cela ne prouve rien, absolument rien !... Je puis l’affirmer, car j’ai passé il y a deux ans par une aventure pareille...

RÉGINE.

Tu as surpris un amant avec une créature ?

LOUISE, modestement.

Non, c’est un amant qui m’a prise en flagrant délit. Jamais il ne m’a pardonné, l’ingrat !... et c’est lui que j’aimais !

RÉGINE.

Je ne suis pas près de pardonner à Bréan.

LOUISE.

Tu n’as rien à pardonner, il ne t’a pas offensée.

Sursaut de Régine.

Oh ! tu as beau bondir !... Il n’est pas ton fiancé, vous n’avez pas échangé le moindre aveu, ni pris d’engagement d’aucune sorte. Il t’a plu de débarquer chez lui sans crier gare et tu lui en veux de ce qu’il avait disposé de son temps... Vrai, tu n’en as pas le droit !...

RÉGINE, avec mélancolie.

Que tu fais bien comprendre à quel point la raison se moque du cœur !

LOUISE.

Bréan ignore quelle tendre inquiétude t’entraînait chez lui et rien ne te force à l’en informer.

RÉGINE.

On m’arracherait plutôt la langue !...

LOUISE.

Vous appartenez au même monde, vous êtes bons camarades !... Il vient te conter ses peines... Montre-toi compatissante et affectueuse... Quoi de plus naturel ?

RÉGINE.

La belle chose que d’avoir le cœur libre !... Au moins, on voit clair !... Enfin, merci !... Grâce à toi, je reprends mon assiette !...

Embrassant Louise.

Va-t’en, chérie !... Je sonne !...

Pendant qu’elle sonne, Louise se dirige vers la porte.

Reviens dès qu’il sera parti...

LOUISE, souriant.

Sans perdre une seconde !...

Elle sort. Restée seule, Régine va fermer la porte du cabinet de toilette, jette sous la couverture du lit quelques linges qui traînaient, va devant une glace et commence à se poudrer la figure. Au même instant on frappe à la porte. Elle se retourne vivement.

RÉGINE.

Entrez !

 

 

Scène III

 

RÉGINE, PAUL

 

Paul paraît ; environ vingt-six ans, très pâle et défait.

RÉGINE, allant à lui, pleine de sollicitude.

Ah ! mon ami, quel horrible réveil !... Nous avions causé si gaiement hier, et ce matin j’ouvre un journal et je tombe sur la fatale histoire !... Comment vous trouvez-vous ?... N’avez-vous pas été blessé ?...

PAUL.

Si... Au côté... Les braves gens qui m’ont tiré de l’eau n’ont pas déchiré que mes vêtements... Mais ce n’est pas grave... La plaie a été lavée, la peau recousue... Mon plus gros risque est d’avoir gagné une pneumonie... Cela se déclarera ce soir ou demain.

RÉGINE, lui poussant un fauteuil.

Et moi qui vous laisse debout !...

Il s’assoit.

Que vous êtes pâle !...

PAUL.

Comme vous êtes gentille de vous inquiéter ainsi !... Rien que de vous voir, je me sens renaître, après m’être senti mourir !...

RÉGINE.

En arriver là !... Vous !... Pourquoi ?...

PAUL.

Ruiné !... Il ne me reste rien... À la lettre !... Pas de quoi dîner ce soir !...

RÉGINE.

Qui l’aurait pensé ?... Vous alliez si rondement dans la vie !...

PAUL.

Oui, je faisais assez bonne figure... par malheur, j’ai raté ma sortie... C’est à recommencer !...

RÉGINE.

Ah ! taisez-vous !... À peine avez-vous repris connaissance que vous accourez chez une amie, n’est-ce pas signe que vous comptez sur elle et que tout espoir n’est pas perdu ?... Ruiné !... La belle affaire !... On travaille !...

PAUL.

Travailler !... Un homme du monde, bon à rien !... Qui voudrait l’employer ?...

RÉGINE.

On met ses amis en campagne... Précisément j’ai un oncle, grand industriel... Dans ses bureaux il y a des jeunes gens par douzaines... Ce matin même je le verrai.

PAUL.

Monsieur votre oncle me collera sur un escabeau, devant un pupitre, avec deux mille francs d’appointements...

RÉGINE, souriant.

Pour commencer... Plus tard il y aura de l’augmentation !...

PAUL, ironiquement.

Et une gratification au premier janvier !... Ne vous moquez pas. Mademoiselle, l’heure est mal choisie... J’ai eu la fortune, la grosse fortune, je l’ai perdue, et sans elle je ne puis pas vivre...

RÉGINE.

Parce que ?...

PAUL.

Parce que cette fortune autorisait des ambitions auxquelles je n’ai pas la force de renoncer.

RÉGINE, souriant.

Ambitions ? N’est-ce pas plutôt espérances que vous voulez dire ?...

PAUL.

Plutôt, oui...

RÉGINE.

Et encore, parler d’espérances quand on tient la réalité !...

PAUL.

Je ne comprends pas !...

RÉGINE.

N’est-ce pas une palpable réalité qui se prélassait sur vos genoux hier soir ?...

PAUL, avec un léger accent de triomphe.

Voilà !... Je l’aurais juré !... La visiteuse qui est entrée chez moi de force, c’était vous !...

RÉGINE.

Ne m’aviez-vous pas reconnue ?

PAUL.

Comment vous reconnaître ?... Un cri, la porte violemment refermée, vous étiez déjà loin !... Dans l’antichambre, le domestique, ahuri de n’avoir pas su vous barrer le passage, bafouillait quand on voulait tirer de lui un signalement.

RÉGINE.

Et pourtant vous juriez que c’était moi !... Où puisiez-vous une certitude aussi complète ?

PAUL, embarrassé.

J’ai deviné... Deviner c’est comprendre sans raisons.

RÉGINE.

Deviner c’est avoir de si nombreuses raisons de comprendre qu’on peut se passer de voir... Ainsi fîtes-vous !

PAUL.

Mademoiselle !

RÉGINE.

Vos raisons, elles sont évidentes : vous aviez la fatuité de croire que je vous aimais. Alors, qu’une inconnue vienne chez vous le soir, à l’improviste, en se cachant : C’est Régine ! Ce ne peut être que Régine ! Et, en effet, j’étais la visiteuse !... Mais où vous êtes dans l’erreur, c’est quand vous imaginez que j’étais entraînée par une irrésistible passion.

PAUL.

Il serait plus généreux de m’apprendre en deux mots le motif de votre visite.

RÉGINE.

Quand vous m’aurez appris le motif de celle que vous me faites en ce moment.

PAUL.

En y mettant un peu de bonne volonté vous pourriez si facilement le découvrir.

RÉGINE.

J’ai d’abord supposé que vous veniez confier vos peines à une camarade... Je trouvais cela très naturel et je vous accueillais de tout cœur... Vous m’avertissez que je me trompe... Vous n’êtes pas à la recherche d’un moyen de salut... Vous repoussez les conseils, vous ne voulez pas vivre... Alors, j’ai le droit de poser ma question ; Que venez-vous faire ici ?...

PAUL.

Vous dire adieu...

RÉGINE.

Nous avons passé la journée d’hier ensemble... Votre funeste résolution était prise, ne cherchez pas à le nier, je l’ai lue dans vos yeux, et pourtant vous n’avez pas songé à me dire adieu...

PAUL.

Adieu pour toujours au milieu d’un bal !...

RÉGINE.

Il y a des couples qui, tout en valsant, jurent de s’aimer jusqu’à la mort ; pourquoi serait-il malséant de dire un éternel adieu en valsant ?... Mais, au fait, où étiez-vous pendant le bal ?... Pas avec moi, je le garantis !... J’étais seule, ah ! prodigieusement seule, entre les bras de mon danseur !... Où vous étiez ?... Le beau mystère !... Auprès de celle que deux heures plus tard j’ai surprise avec vous... Votre mauvais génie !... La femme qui a causé votre perte, qui vous a ruiné, qui maintenant vous abandonne et pour laquelle vous mourez !...

PAUL, stupéfait.

Je meurs, moi, pour la fille d’hier ?... Celle que vous avez vue ?...

RÉGINE.

N’est-ce pas évident, voyons ?...

PAUL.

Et voilà ma fin racontée par vous !...

Éclatant d’un rire douloureux.

Je meurs pour la môme Chausson, qui m’a ruiné, et que le premier venu peut s’offrir avec un louis, chaque soir, entre dix heures et minuit, au promenoir du Moulin-Rouge. Non, l’idée est vraiment cocasse et si la nouvelle ne sortait pas de votre bouche, je rirais de bon cœur !...

RÉGINE.

Alors, comment expliquer la présence de cette créature chez un désespéré ?

PAUL.

J’étais décidé à ne pas revoir le matin... C’est très long, à mon âge, très long et très pénible à passer, la dernière soirée... On a besoin de s’étourdir... J’avais réuni chez moi la Môme Chausson et du Champagne... Tout ce qui grisai...

RÉGINE.

Ainsi, votre résolution de mourir, aucune femme n’y est pour quelque chose ?...

PAUL.

Je n’ai pas dit cela.

RÉGINE.

Vous affirmez presque le contraire, puisque vous prétendez qu’avec votre fortune ont sombré des espérances auxquelles vous ne voulez pas survivre... De si chères espérances laissent entrevoir une femme.

PAUL.

Et la femme c’est vous !... Oui, c’est pour vous que je meurs, parce que je vous aime passionnément et que vous ne serez jamais à moi !...

RÉGINE.

Vous mourez pour moi, mais vous vous consolez avec d’autres... beaucoup d’autres, si on en croit la renommée... Jamais votre nom n’a été cité devant moi sans qu’il fût mêlé à de scandaleux récits.

PAUL.

Eh ! qu’importe où se traînait mon existence... À partir du jour où je vous ai connue, votre image a rempli ma pensée...

RÉGINE, ironiquement.

Qui s’en serait douté ?...

PAUL.

Je gardais le silence, parce que je ne voulais pas, lorsqu’il s’agissait de vous, avoir l’air d’un coureur de dot à la piste d’une riche héritière.

RÉGINE.

Vous étiez mon compagnon de tous les instants : n’avez-vous jamais réfléchi au danger que je courais ?...

PAUL.

Danger ?...

RÉGINE.

Oui, danger de souffrir...

PAUL.

Souffrir, vous ! par moi !...

RÉGINE.

Si, à l’heure qu’il est, vous étiez au fond de la Seine... Ah ! tenez, je ne veux pas y penser !... Comme douleur, comptez-vous pour rien ma fuite hors de votre maison et la nuit que je viens de passer dans une crise de rage et de sanglots ?... C’est stupide à moi de vous raconter cela... Tant pis ! Au moins vous comprendrez le mal que vous avez causé... Et, puisque j’ai commencé, rien ne m’empêche plus de répondre à votre question... Ce que j’allais faire chez vous ?... Me donner !... Je comptais fermement sur votre amour, je sentais que vous étiez en détresse et qu’il fallait renoncer à l’espoir de vous arracher un aveu... Alors, voilai... J’ai couru vers vous pour m’offrir, avec la confiance que je vous apportais le bonheur. J’étais fière de-vous sacrifier mes préjugés et ma pudeur, de me mettre hors la loi... L’église et la mairie viendraient après... L’amour d’abord ! J’arrivais l’âme débordant de joie !... et je vous trouve avec la môme Chausson... Oui, je sais ce que vous allez dire... Je n’ignore pas que chez les hommes le corps et l’âme ont chacun leurs préférences, l’un rampe, l’autre plane, l’un s’amuse à droite, l’autre soupire à gauche... Votre âme, bien entendu, m’appartenait tout entière !... Je suis une jeune fille qui a beaucoup lu...

PAUL.

Mais peu vécu... Vous n’avez pas appris que l’amour, après nous avoir emportés dans le ciel, glorieux et purs comme des anges, nous précipite soudain sur le sol, changés en fauves exaspérés, et que, dans ce délire où l’animal succède au dieu, nous trouvons une âpre et triste volupté à traîner dans la fange le dieu qui n’a pu rester maître de nous...

RÉGINE, souriant.

On ne peut pas reprocher à un homme d’avoir le vertige à des hauteurs où les étoiles chancellent... Oui, la nuit, levez les yeux, toujours vous verrez tomber une étoile...

PAUL.

Jamais vous ne la ramasserez dans la boue !... Et moi, hélas ! dès que je m’éloignais de vous, je roulais si bas, si bas, que, revenu près de vous, j’osais à peine lever les yeux du fond de mon abjection... C’est aussi une raison pour laquelle je taisais mon amour : je me trouvais indigne !... Ah ! par pitié, avant de me condamner, représentez-vous cette journée d’hier où j’ai agonisé, pour ainsi dire, dans vos bras... La mort était là qui me guettait... J’avais conscience que si je prononçais un certain mot vous alliez me retirer de l’abîme... Le désir de vous, l’horreur de la mort, unissaient leurs forces pour faire jaillir ce mot de mes lèvres... Il n’en est pas sorti ; mais, dans cette effroyable lutte, j’ai véritablement sué une sueur de sang... Allez, si vous ne pouvez plus m’aimer, cela mérite, au moins, que vous m’estimiez un peu !...

RÉGINE.

Ah ! quand on entend de ‘pareilles choses on ne marchande pas !... Paul, je vous aime plus que jamais !... C’est un bonheur de vous le dire !

Elle se penche vers lui dans l’attente d’un baiser qui ne vient pas.

PAUL.

Et le savoir est ma suprême consolation. Je n’entrerai pas, sans une parole amie, dans la nuit morne...

RÉGINE.

Comment, encore ces visions sinistres !... Vous souhaitez donc aussi ma mort, car il vous serait impossible désormais d’aller dans l’autre monde sans m’entraîner à votre suite... J’ai dit une parole qui nous lie pour toujours !...

PAUL, avec une ironie désespérée.

Pour toujours !...

RÉGINE.

Je vous veux pour mari... M’acceptez-vous pour femme ?...

Elle lui tend la main.

PAUL, sans prendre la main.

Il ne m’est plus permis de tendre la main vers une autre main, car ce serait pour mendier... Je suis un miséreux !... L’union que vous m’offrez, c’est le pain, le vêtement, l’asile... Mon adorée me faisant l’aumône !... Fi !...

RÉGINE.

Mais ce c’est pas un foyer que j’offre : c’est moi, ma personne !... Je vous aime, vous m’aimez, et nous souffririons qu’une question d’argent nous sépare !... Mon Dieu, quand on a le cœur bouleversé par un sentiment profond, qu’un pareil débat paraît mesquin !...

PAUL.

Ou plutôt déplacé, parce qu’il ne devrait pas avoir lieu... Un homme recevoir l’aide matérielle d’une femme !... Cela ne se discute pas !...

RÉGINE.

Demandez-moi de renoncer à ma fortune si vous êtes trop orgueilleux pour la partager... je ferai tout pour vous garder... Vous gagnerez ma vie avec la vôtre.

PAUL.

Je suis incapable de gagner le pain d’un seul... Nous serions deux à mourir de faim ! Le mérite des gens de mon espèce, qui sont incapables de vaincre la misère, c’est d’avoir l’énergie de lui échapper par un saut dans la tombe.

RÉGINE.

Vous serez venu rien que pour m’arracher mon secret puis l’ensevelir avec vous dans la tombe !... C’est insensé !... Vous nous immolez tous deux à un préjugé stupide. Et encore, ce préjugé, où trouvez-vous qu’on le subisse ?

PAUL.

Nulle part. Quand on épouse on est nourri. C’est l’usage dans le meilleur monde. Ma méthode est différente... j’ai la prétention d’être seul juge de ce que mon honneur permet.

RÉGINE.

Eh bien, si déshonneur il y a, déshonorez-vous carrément !... Croyez-vous que vous en sortirez diminué à mes yeux ?... Ah ! mon ami, jamais un crime commis par vous ne m’empêchera de vous voir en beauté, tant que je serai certaine de votre amour... Et moi, dites, si je me présentais devant vous flétrie, déshonorée, quel accueil me feriez-vous ?...

PAUL.

Vous, flétrie, déchue ?...

RÉGINE.

Quel accueil, répondez ?...

PAUL.

Vous le demandez !... Grand Dieu, si vous veniez vous blottir dans mes bras, poursuivie par la foule, montrée au doigt, injuriée, comme je vous ferais un rempart de mon corps et que je vous emporterais avec furie dans une solitude où je ferais mes délices de votre honte !... Oui, vous indiquez un moyen, hélas le seul ! que j’aurais de vous conquérir. Si je pouvais vous mériter par un dévouement inouï, je vous ferais mienne au prix de ma réputation, de mon sang !...

RÉGINE.

Oh ! c’est gentil, et que nous sommes près de nous entendre !... Posséder un paria, n’est-ce pas le plus beau rêve d’une âme jalouse ?... Nous le faisons tous deux. Imaginez que nous soyons, vous et moi, repoussés par l’humanité entière, comme nous serions bien assortis l’un à l’autre.

Souriant.

Vous, Paul, vous êtes un peu paria, ce matin ; quels états de service pourrais-je bien me donner pour vous rejoindre dans la défaveur universelle ?...

À mesure qu’elle parle, la figure de Paul change d’expression. Son regard se détourne d*elle, il semble réfléchir.

Aidez-moi, voyons !... Mon expédition, hier, chez vous, ce n’est pas un acte édifiant... On pourrait en tirer parti...

PAUL, comme à lui-même.

Le fait est que... le premier venu qui vous entendrait... s’imaginerait...

RÉGINE, naïvement.

Toutes sortes de choses, n’est-ce pas ?... Lorsqu’on est une fois sortie des sentiers battus...

PAUL, dans une explosion de rire forcé.

Sentiers battus est charmant !... Vous avez des mots !...

RÉGINE.

Qu’est-ce qui vous prend ?... Sans le vouloir, vous ai-je peiné ?...

PAUL.

Pas le moins du monde !... Je m’amuse !... C’est très fort !... Ah ! vous êtes vraiment de premier ordre !... de tout premier ordre !... Avec quel art prodigieux vous m’avez amené à m’écrier : « Si je pouvais vous mériter par un dévouement inouï, je vous ferais mienne au prix de ma réputation, de mon sang... » Oui, j’ai promis là précisément ce que vous souhaitiez... Sans le savoir, j’ai pris un engagement et je suis homme à le tenir !... Mes compliments ! Désormais, vous voilà tranquille !...

RÉGINE.

Compliments de quoi, et pourquoi tranquille ?

PAUL.

Ne faites donc pas l’innocente !... Vous êtes pressée d’aboutir à une solution... oui, pressée... pressée !... Je ne finasse pas, moi, je dis les choses telles que je les vois... Donc, pressée !... Aussi, je vous épargne les derniers frais d’éloquence. C’est juré !... Je vous épouserai...

RÉGINE, dans un cri de joie.

Vous m’épousez !... Vous consentez à vivre !... Ah ! que je suis heureuse !

Elle lui offre son visage pour un baiser.

Mon fiancé !...

Il recule, comme épouvanté ; elle feint d’abord de prendre la chose en plaisanterie.

Vous êtes vraiment bien dégoûté, Monsieur !...

PAUL, durement.

Je suis ce que je dois être...

RÉGINE.

Paul, je ne sais quelle idée saugrenue vous traverse la cervelle... À la minute même où vous prenez l’engagement d’être mon mari, vous m’offensez !... Que me reprochez-vous ?...

PAUL.

De grâce, permettez-moi de partir... En arrivant, j’étais exténué, ce nouveau coup m’achève !... Je suis à bout de forces !... Demain, je resterai chez moi toute la journée... Promettez que vous viendrez me voir, et que, face à face, vous me direz la vérité, si douloureuse qu’elle puisse être... Je vous donne ma vie et mon honneur, j’ai le droit, en retour, d’exiger qu’on respecte ma dignité.

RÉGINE.

En quoi l’ai-je blessée ?...

PAUL.

En me prenant pour dupe !... À demain...

Il sort brusquement, laissant Régine atterrée.

 

 

Scène IV

 

RÉGINE, LOUISE

 

Paul à peine parti, entre Louise très pressée d’avoir des nouvelles.

LOUISE.

J*accours... Dépêche-toi... Raconte !...

RÉGINE.

Ah ! laisse-moi rassembler mes idées !... Je ne sais plus où j’en suis !... Il s’en va furieux... Je me demande ce qui l’exaspère.

LOUISE.

Nous trouverons... D’abord, ce suicide, pourquoi ?...

RÉGINE.

La misère...

LOUISE.

On travaille au lieu de se jeter à l’eau.

RÉGINE.

Sans doute, mais sa misère se compliquait d’autre chose : il m’aimait. Alors, si par son travail il avait ramassé quelques sous, juste de quoi ne pas mourir de faim, il n’était pas sauvé pour cela, parce qu’il ne pouvait pas, avec de maigres appointements, prétendre à la main d’une milliardaire comme moi.

LOUISE.

Qui l’en empêchait ? N’avait-il pas deviné ton inclination pour lui ?

RÉGINE.

Si, mais sa fierté se révoltait.

LOUISE.

Noble banalité !...

RÉGINE.

À présent, comprends-tu que, m’aimant à la folie et sans espoir, il ait succombé ?

LOUISE, souriant.

En sorte qu’il s’est suicidé, moitié par misère, moitié par amour.

RÉGINE.

Mets un quart de misère, trois quarts d’amour.

LOUISE, conciliante.

Si tu y tiens !... Par quel phénomène explique-t-il que, sur ses genoux, était assise une petite femme dévêtue, à un moment où il aurait dû penser exclusivement à toi ?

RÉGINE.

C’était une femme à un louis, du Moulin-Rouge, qu’il avait appelée pour se monter l’imagination, se griser, prendre congé de la vie, oublier les angoisses de la dernière heure.

LOUISE, riant.

Pour un louis, tout cela !... Et on prétend que tout augmente !...

RÉGINE.

S’il est question de prix, c’est pour bien te montrer qu’il s’agissait d’une créature infime, rencontrée par hasard.

LOUISE.

Passons l’éponge !... Ensuite ?...

RÉGINE.

Je lui ai reproché son existence de noceur, le jeu, la fête, et tout ce qui s’ensuit... Le pauvre garçon a répondu avec une tendresse et une humilité si touchantes que, dans un moment d’enthousiasme dont je reste, après coup, stupéfaite, j’ai déballé mes secrets : que je l’aimais depuis longtemps et que j’étais allée chez lui avec des projets fous.

LOUISE, triomphante.

J’avais parié avec moi-même que tu le dirais... J’ai gagné !... Lui, naturellement, est tombé dans tes bras...

RÉGINE.

Tu ne le connais guère !... Je lui demandais de m’épouser. Il a refusé net. En dépit de la morale courante, il prétend qu’un mari entretenu par sa femme est déshonoré... Tu parles !... Exaspérée, j’ai répondu : « Déshonorez-vous carrément, je vous jure que mon amour n’en sera pas amoindri... Est-ce que, si je venais me jeter à vos pieds, flétrie, déchue, vous auriez le courage de me repousser ?... » Cette question a produit sur lui un effet déconcertant. D’abord, une explosion de sentiments exquis... Il voudrait que je fusse misérable et vilipendée pour être moins indigne de moi... Dans ma bouche, cela paraît un peu égoïste, mais, dans la sienne, c’était tendre et touchant au possible... Oui, s’est-il écrié en terminant, si je pouvais vous conquérir par un dévouement inouï, je vous ferais mienne au prix de mon honneur et de mon sang.

LOUISE.

Sentiments admirables qui ne mènent à rien, puisque tu n’as besoin ni de son sang, ni de son honneur.

RÉGINE.

Cette prodigalité de douces choses me faisait cependant un plaisir que je ne songeais pas à dissimuler... Mon contentement a mis le feu aux poudres. Soudain une idée méchante lui a traversé l’esprit et tu ne peux pas t’imaginer les gracieusetés qu’il m’a servies !... Ironiquement il m’a complimentée sur l’art prodigieux avec lequel je l’avais conduit au point que je souhaitais. Puis, sur le ton d’un homme qui fait un sublime effort de volonté, il a déclaré qu’il m’épouserait. « Soyez tranquille, je tiendrai mon engagement, » a-t-il répété comme pour me rassurer...

LOUISE.

Rassurer contre quoi ?...

RÉGINE.

Eh ! que sais-je ?... Il a prétexté qu’il se trouvait à bout de forces pour filer sans autre explication. Au moment de sortir, il m’a priée d’aller chez lui demain et de lui dire une bonne fois la vérité, si douloureuse qu’elle puisse être. C’est absolument fou !... Je n’ai pas menti une seconde... Pourquoi m’accuse-t-il de faire l’innocente et d’être pressée d’arriver à une solution ?

LOUISE.

Il a dit pressée ?

RÉGINE.

Dit et répété sur tous les tons... Il avait l’air, en prononçant ce mot, de trépigner sur moi.

LOUISE.

J’y suis ! C’est simple comme bonjour ! Suppose que toi et moi prenions le thé chez une amie et qu’un monsieur bien informé raconte l’histoire suivante : « Le jeune Z... faisait la cour à Mlle X... Ils semblaient fort occupés l’un de l’autre, mais pas une parole décisive n’avait été échangée... Un beau soir, Mlle X... court chez le jeune Z... résolue à tout. Elle surprend Z... en galante compagnie et s’éclipse. Le lendemain elle apprend que Z... est ruiné, a voulu se suicider, s’est raté, et reste sur le pavé, misérable, ridicule, réduit à coucher sous les ponts. Que fait Mlle X... ? Sans hésiter, sans perdre une seconde, elle supplie Z... d’accepter sa main. Un point, c’est tout ! » Le monsieur bien informé se tait. Autour de lui, il n’y a qu’un cri...

RÉGINE.

C’est que Mlle X... aime éperdument le jeune Z...

LOUISE.

C’est que Mlle X... est grosse, qu’il faut un responsable et que, fine mouche, elle a jeté son dévolu sur Z...

RÉGINE, poussant une longue exclamation.

Oh !!! Comment n’y avais-je pas songé ?...

LOUISE.

À ton âge, ce n’est pas ce côté de la question qui apparaît le premier... Bréan a plus d’expérience.

RÉGINE.

Il met donc sur mon compte une énormité pareille ?

LOUISE.

D’après ton propre récit, cela saute aux yeux... Votre entretien avait commencé de la façon la plus pacifique. Ce qui a tout gâté, c’est ta sacrée invention d’interroger Bréan sur l’accueil qu’il te réserverait si tu te jetais à ses pieds, flétrie, déchue... Dans ta bouche ce n’était qu’une fleur de rhétorique, une fantaisie éloquente ; il en a fait le commencement d’un aveu et conclu qu’ayant commis une faute qui a des conséquences palpables, tu es allée chez lui pour racoler un père à ton futur enfant. Le coup a été terrible !... Pour lui, tu n’es que mensonge et fourberie !...

RÉGINE, furieuse.

Tais-toi !... Je t’arracherais les yeux !... Et t’écoutant on se demande si je ne suis pas vraiment une fille perdue à la chasse d’un mari... et cet imbécile de Bréan qui croit cela !...

LOUISE, riant.

Dame, tu n’es pas loin d’y croire toi-même, puisque te voilà furieuse tant mon récit a un air naturel.

RÉGINE.

Furieuse, oui, parce qu’en ne montrant qu’un côté de l’histoire tu en fais une fable grotesque. Bréan, lui, a des raisons que les autres n’ont pas d’être clairvoyant.

LOUISE.

Non, par exemple !... Songe au calvaire que vient de gravir ce malheureux, pense aux déceptions, aux tromperies, aux insultes qui l’ont réduit au désespoir. Après cela, peux-tu lui en vouloir d’être méfiant ?

RÉGINE.

C’est donc en vain que, pendant des mois, il a vu dans mon regard la muette supplication d’une jeune fille implorant un trop discret ami, en vain que tout à l’heure je lui ai dévoilé le secret de mon âme, en vain que j’ai pardonné. Tout ce que j’ai imaginé de bon et de charmant pour le tirer d’affaire se retourne contre moi.

LOUISE.

Une ingénue qui s’offre, qui va même s’offrir à domicile, n’est pas, tu l’avoueras, une ingénue de tout repos.

RÉGINE.

Mais si on veut tout éplucher et trouver aux actes les plus touchants un motif intéressé, que dirons-nous de Bréan ? Qu’est-il venu faire ici ?... M’apporter un dernier adieu, prétend-il... Ah ! ouiche !... C’était hier, avant le plongeon dans la Seine, qu’il devait dire adieu... À présent qu’il a tâté du suicide, il n’a pas envie de recommencer. Gagner sa vie par son travail n’est pas non plus de son goût... Si tu avais vu sa tête lorsque j’ai parlé de lui trouver une occupation ! Reste alors une unique et suprême ressource : le mariage riche. Ma visite lui a prouvé que je suis une amoureuse capable de tout, même de l’épouser...

LOUISE.

Puisqu’il refuse...

RÉGINE.

Se faire prier est un coup de maître...

LOUISE.

Il ne se fait plus prier dès qu’il croit te venir en aide.

RÉGINE.

Un misérable qui se vend peut avoir son orgueil. Je ne serais pas infiniment étonnée, si, au fond, il se réjouissait de ma prétendue faute, parce qu’en acceptant ma fortune, il se crée des droits à ma reconnaissance.

LOUISE, tristement.

Dire qu’en ce moment il pleure devant son idole brisée !

RÉGINE.

Oui, tout de même... Et je le déchire !...

LOUISE.

Réfléchis à ce qu’il dépense d’héroïsme pour te racheter en se croyant dédaigné.

RÉGINE.

Certainement, s’il fait cela, je ne l’aimerai jamais trop pour le dédommager de mes vilains soupçons... Mais le fait-il ? J’en doute... Oh ! je ne douterai pas longtemps... Je vois un moyen très simple de sortir d’incertitude... Pour Bréan, je suis dans une position intéressante. Soit ! Respectons son erreur... Il veut que demain j’aille chez lui : j’irai... Il exige une humble confession de ma faute : je me frapperai la poitrine. Je ferai semblant d’avoir été séduite...

LOUISE.

Par qui ?...

RÉGINE.

Il ne va pas réclamer le nom, j’imagine !

LOUISE.

Encore faut-il que tu puisses expliquer pourquoi l’auteur du méfait ne le répare pas en t’épousant.

RÉGINE.

C’est ma foi vrai ! S’il me posait la question, je serais collée ! Que répondre ?

LOUISE.

Bah !... Le séducteur est marié...

RÉGINE, avec une grimace.

Cet homme marié, et, sans doute, plus très jeune, ne me plaît guère !...

LOUISE, riant.

Stupide enfant !

RÉGINE.

Décidément, au lieu de me confesser, je brûle de me disculper...

LOUISE.

Et combien j’approuve !

RÉGINE.

Oui, mais tu oublies que Bréan refuse de m’épouser s’il n’a pas la satisfaction de donner plus qu’il ne recevra. Qu’il soit mené par l’amour, l’orgueil ou l’intérêt, je n’en suis pas moins forcée de le maintenir dans l’illusion qu’il m’impose.

LOUISE.

Tu veux donc à tout prix l’épouser ?...

RÉGINE.

À tout prix, non, certes !... S’il n’est qu’un triste sire sous le masque d’un héros, je renoncerai à lui... pas sans larmes... enfin, je renoncerai... Mais rien ne prouve qu’il ne soit pas digne d’être aimé, et je lui ménage l’occasion de le montrer.

LOUISE.

De quelle façon ?...

RÉGINE.

Par sa douleur !... Depuis que j’ai vu cette femme dans ses bras, je sais quelle horrible crise on traverse... Dès que ma confession aura donné à Bréan une certitude, il souffrira comme j’ai souffert moi-même et le laissera voir comme je l’ai laissé voir !... Alors je n’aurai plus aucun doute sur sa sincérité.

LOUISE.

C’est barbare !...

RÉGINE.

Tu trouves !...

Réfléchissant.

En effet, je me demande comment j’aurai la force de lui dire l’horrible chose... Mentir n’est déjà pas commode, mais mentir contre un visage adoré qui se crispe d’angoisse !... Comment aller jusqu’au bout ?... Les mots dont il faudra se servir me resteront dans la gorge... Il y a des expressions qu’une jeune fille n’a jamais employées pour désigner les femmes qui attendent un enfant, et ce sont celles-là que je devrai m’appliquer devant l’homme qui est tout pour moi !... Je songe au regard qu’il me jettera !... Non, décidément, je faiblirai !...

Un silence.

Louise, je te prie, jeté supplie, d’aller chez lui un quart d’heure avant moi et de lui faire ma confession.

LOUISE.

Merci !... Je n’ai pas plus que toi la vocation de mentir devant une pauvre figure qui transpire d’angoisse.

RÉGINE.

Ne comprends-tu pas que le coup donné par toi est beaucoup moins rude... C’est l’humiliation de m’entendre, moi, constater la victoire d’un rival qui serait la partie la plus cruelle de son supplice... Avec toi, la question change d’aspect... Rien ne t’empêchera de me traiter sévèrement... Comme il ne sera pas disposé à l’indulgence, entre vous l’accord sera parfait. Vous direz du mal de moi, et le temps passera, le temps qui console !...

LOUISE.

Si j’étais sûre de lui rendre service...

RÉGINE.

Je t’envoie lui porter le bonheur et tu en doutes ?...

LOUISE.

Le bonheur, ouï, peut-être, mais à quel prix !...

RÉGINE.

Celui qu’il a fixé lui-même... Un mauvais quart d’heure à passer et il est heureux jusqu’à la fin de ses jours.

LOUISE.

Un quart d’heure seulement ?...

RÉGINE.

Pas davantage... Lorsque je jugerai ton œuvre accomplie, je viendrai vous rejoindre... Aussitôt tu nous laisseras seuls... Son accueil m’apprendra bien vite quelle opinion je dois avoir de lui... J’espère, je veux être certaine, que je me trouverai face à face avec le héros de mes rêves... Alors, je proclamerai la vérité... Il saura que je suis sans tache et que je n’ai jamais aimé que lui...

LOUISE.

Et si, n’ayant plus à te sauver, il ne veut plus t’épouser ?...

RÉGINE.

Je serai dans ses bras...

LOUISE, riant.

J’y suis, j’y reste !... Hum !... La formule ne se vérifie pas toujours !

RÉGINE.

Pour moi elle fonctionnera... Tu verras... N’aura-t-il pas beaucoup à se faire pardonner ?... Sera-t-il assez penaud quand je lui reprocherai l’injustice, la stupidité de ses visions ?... Sois tranquille, il n’aura plus guère envie de résister.

LOUISE.

Eh bien, soit !... Je t’aiderai...

RÉGINE, sautant à son cou.

Ma bonne Louise !... Que je voudrais être à demain soir !...

Un silence.

Que fais-tu d’ici au déjeuner. Est-ce que tu comptes sortir ?...

LOUISE.

Je n’ai aucun projet. Pourquoi ?

RÉGINE.

Si cela ne te dérange pas, je te prierai de faire une petite course.

LOUISE, riant.

Encore une commission !... Pas chez Bréan, je suppose ?

RÉGINE, gaiement.

Non, mais pour lui... Il n’a pas le sou et garde probablement bon appétit...Veillons sur sa table !...

Allant ouvrir un tiroir de son secrétaire où elle prend une liasse de billets de banque.

Tiens, voici trois billets de mille francs que tu glisseras dans une enveloppe à l’adresse de Bréan, avec ces simples mots écrits au crayon pour déguiser ton écriture : Restitution anonyme. Pauvre garçon, on a tant dû le gruger, il se perdra dans les suppositions.

LOUISE, prenant les billets.

Régine, tu es tout de même une bonne fille !... Je vais cacheter l’enveloppe avec le cachet de ma grand’mère dont les initiales n’apprendront rien à Bréan, et puis je cours à la poste pour que la lettre parvienne de bonne heure.

 

 

ACTE II

 

Un salon chez Paul Bréan. Reste d’un ameublement luxueux. Absence complète de bibelots et de tableaux. Garniture de cheminée jurant par sa mesquinerie avec l’ensemble du mobilier. On devine que le maître du logis a fait argent de tout ce qui était facile à déménager.

 

 

Scène première

 

PAUL, LOUISE

 

Paul est étendu sur un canapé, les yeux grands ouverts regardant le plafond. Louise entre, s’approche sans attirer son attention et l’examine. Enfin il tourne la tête, l’aperçoit, et, d’un bond, se trouve debout devant elle.

PAUL, tout à fait homme du monde, s’inclinant et lui baisant la main.

Mille pardons, Mademoiselle, je ne vous avais pas entendue...

Souriant.

En ce moment la tenue de ma maison laisse un peu à désirer...

LOUISE.

Allons, ne perdons pas notre temps à jouer aux belles manières... Traitez-moi en amie, je le mérite... Mon affection pour Régine, ma sympathie pour vous, le désir de mettre d’accord ces deux sentiments, voilà d’excellentes raisons pour que vous me donniez votre confiance... D’abord, comment allez-vous ?...

PAUL, avec un soupir.

Aussi bien que possible.

LOUISE.

C’est-à-dire très mal ?...

PAUL.

Au moral, oui, franchement, très mal.

LOUISE.

Vous avez mauvaise mine.

PAUL.

Un peu de fatigue... J’en suis quitte à bon compte. Il y avait de quoi tuer un bœuf et je n’ai même pas un rhume.

LOUISE.

Le corps a été plus résistant que l’âme... J’ai eu le temps de vous observer, étendu là, sur ce canapé, broyant du noir... Réagissez, voyons !...

PAUL.

Trouvez-vous que j’aie beaucoup à me réjouir ?...

LOUISE.

Mais oui, plutôt !... Régine m’a fait part de son mariage... Mes compliments !... Vous n’êtes pas à plaindre !...

PAUL, l’observant et fâchant de lire sa pensée sur son visage.

Parlez-vous sérieusement ?...

LOUISE, souriant.

Cela dépend... je ne le sais pas moi-même...

PAUL.

D’abord êtes-vous au courant de ce qui s’est passé entre Régine et moi ?

LOUISE.

Oui.

PAUL.

De tout ?...

LOUISE.

Tout !

PAUL.

Alors vous devez comprendre que, pour me mettre à l’aise, vous avez quelque chose à dire.

LOUISE.

Vous êtes un homme discret, mais je vais vous délier la langue... Régine vous a offert sa main que vous avez refusée d’abord, puis acceptée un instant après... Vous avez eu, pour revenir sur la première détermination, un motif sans doute très grave...

PAUL.

Ce motif, vous le connaissez ?...

LOUISE.

Je le devine... Régine vous recherche avec une opiniâtreté que rien ne rebute... Cette persistance étrange à vouloir se faire épouser, en même temps qu’elle flattait votre vanité, vous a inspiré un soupçon.

PAUL.

C’est cela même !... Oui ou non, ce que je crains est-il vrai ?

LOUISE.

Quel avantage trouvez-vous à sortir d’incertitude ?... Vous avez promis d’épouser Régine... C’est un engagement sur lequel il n’y a plus à revenir... Ne vaut-il pas mieux ignorer ?

PAUL.

Ignorer !... C’est donc vrai !...

Il se cache la figure.

LOUISE.

Allons, courage !...

PAUL.

Elle n’a pas osé venir elle-même et vous a envoyée...

LOUISE, rectifiant avec un sourire.

En avant-garde...

PAUL.

Hier, en la quittant, je ne me faisais plus guère d’illusions... C’est atroce de se représenter qu’elle a été à un autre, qu’elle est, sans doute, encore à lui !... Et les belles paroles que pendant notre entrevue elle m’a prodiguées !... Comme elle a, par tous les moyens, essayé de m’aveugler !... Que de mensonges, que de bassesses !...

LOUISE, cherchant à le calmer.

Mon ami !...

PAUL, larmoyant.

J’ai pleuré toute la nuit... J’étais donc bien malheureux !... Eh bien, depuis que vous avez parlé, je sens combien j’étais encore loin d’admettre la vérité... À présent tout s’effondre !...

Il éclate en sanglots.

Ah ! j’ai du chagrin !... Terriblement !... C’est trop !... Je l’aime !...

Il sanglote, la figure enfouie dans les coussins du canapé.

LOUISE, lui relevant doucement la tête.

Consolez-vous !... Rien de ce qui vous désole n’est vrai !... L’autre n’a jamais existé... Régine vous aime du plus profond de son cœur !...

PAUL.

Vous ne vous moquez pas ?...

LOUISE.

Je serais un monstre !... D’ailleurs, à quoi servirait de mentir ?... Si Régine était grosse, fatalement viendrait la révélation finale.

PAUL.

Pourtant cette persistance à m’épouser...

LOUISE, souriant.

Ne soyez pas trop modeste... Qui dit passion dit acharnement.

PAUL.

Elle a été jusqu’à m’interroger anxieusement sur l’accueil que je lui ferais si elle était coupable.

LOUISE, souriant.

Elle n’était anxieuse que dans votre imagination. Qui donc le premier avait parlé de déshonneur ?... Vous !... Elle a rendu la monnaie... Allons ! balayez toutes ces fantasmagories d’amant jaloux... Régine est parfaitement pure, vous êtes son unique amour.

PAUL.

Alors, pourquoi vous envoie-t-elle ?

LOUISE.

J’ai mission – il n’y paraît guère – de confirmer vos pires soupçons, d’avouer tout ce qu’il vous plaira de croire, de la couvrir de boue...

PAUL.

C’est extravagant !...

LOUISE.

Mon Dieu oui, mais nullement de la part de Régine... Vous avez réclamé la satisfaction de la sauver et juré de ne l’épouser que si elle était écrasée par l’adversité... Or, son inclination la porte à vous épouser et nous prenons pour vous décider les moyens que vous indiquez vous-même... Malgré cela vous ne paraissez pas ravi...On dirait vraiment que vous prenez plaisir à pulvériser sous le poids de vos objections la vertu de Régine. Oui, ma parole ! vous avez l’air consterné...

PAUL.

Je le suis... Certainement il m’est très doux de croire à l’innocence de Régine, mais très douloureux de penser que je dois renoncer à elle.

LOUISE.

Qui vous y force ?... Vous n’allez pas retomber dans cette folie de renoncer à elle parce qu’elle est trop riche !...

PAUL.

Cette folie m’enchaîne !... Je n’ai pu résister à l’envie de jouer le Roman d’un jeune homme pauvre, vieille rengaine, mais d’un effet magique... À mesure que je m’exaltais, le regard de Régine se remplissait d’admiration, et vous ne pouvez pas vous figurer l’emballement que produit en moi le rayonnement de ces yeux-là. Je me transforme en héros, je deviens Dieu !... Les misères d’ici-bas ne comptent plus ! Le froid, la faim, bagatelles !... Renoncer au bonheur, la belle affaire !... Régine est là qui s’attendrit... Je fais la roue... C’est délicieux !...

LOUISE.

Si bien qu’en cinq minutes vous sabotez votre existence, et le lendemain, que ne donneriez-vous pas pour avoir été moins chevaleresque... C’est cela, n’est-il pas vrai, que vous ruminiez sur votre canapé quand je suis entrée ?

PAUL.

Hélas ! oui !... Les jours de gloire ont un lendemain... Tenez, je n’ai rien à cacher à vous qui venez d’être compatissante. Hier, en allant trouver Régine, je rêvais tout le long du chemin que ce serait une chance inouïe si je pouvais l’amener à m’épouser... Je ne puis pas dire que j’espérais, mais enfin elle était venue si hardiment la veille chez moi... Il y avait quelque chose à tenter.

LOUISE.

Et, au lieu de tenter, vous commencez par vous jeter dans la Seine !...

PAUL.

Elle m’avait surpris avec une grue, comment avoir l’audace de recourir à elle ? Il a fallu, pour me pousser jusqu’à sa porte, l’horreur de ce suicide manqué. Je garde d’une éducation chrétienne la terreur de l’au-delà. Le moment où on se lance dans l’inconnu de la tombe est terrifiant... Aujourd’hui j’ai devant moi un peu de répit... Après avoir lu mon aventure dans les journaux, un voleur repentant m’a restitué une assez forte somme... Il est vrai que j’en ai déjà donné la moitié.

LOUISE.

À qui donc ?...

PAUL.

Aux braves gens qui m’ont repêché...

LOUISE, souriant.

Ce n’était peut-être pas tout à fait l’intention du voleur... 

PAUL.

Avec le reste j’ai de quoi durer péniblement quelques semaines, et puis recommencera l’agonie... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quel supplice !... Que devenir ?...

LOUISE.

Pensez-vous de bonne foi que je vais vous laisser retourner au supplice ?... Je vous marierai de force !... Oui, ce que vous venez de m’avouer je le dirai plutôt à Régine... Elle apprendra que vous n’êtes pas un héros mais un grand amoureux... J’imagine qu’elle préfère le second au premier.

PAUL.

J’ai promis les deux, elle a droit aux deux... Si vous exécutiez votre menace, je le jure, ce serait m’envoyer le jour même à la mort.

LOUISE.

Ainsi, après vous être engagé à épouser Régine, vous allez vous dédire ?...

PAUL.

Il faut bien !...

LOUISE.

Vous ne ferez pas cela !... Vous dédire !... Je serais dans de beaux draps !...

PAUL.

Je ne vois vraiment pas...

LOUISE.

Quelle raison donnerez-vous ?... Elle ne se contentera pas de paroles en l’air !... Vous lui direz donc que je me suis laissé attendrir par vos larmes et qu’au lieu de confirmer vos soupçons je vous ai copieusement rassuré...

PAUL.

Je ne puis pourtant pas, pour vous épargner une gronderie, continuer à la traiter comme une coupable !

LOUISE.

Si !... C’est ce que je demande... Comme une coupable !... Et, puisque vous ferez semblant de la croire enceinte, vous serez bien forcé de tenir votre engagement et d’épouser...

PAUL, dont la figure s’éclaire.

C’est très ingénieux, mais...

LOUISE.

Ingénieux !... Dites impérieux !... Si Régine vous perd et m’attribue la responsabilité de sa déception, nous serons elle et moi irrémédiablement brouillées... Vous ignorez peut-être ma situation chez elle. Je suis une parente pauvre qu’elle entretient très généreusement... Si elle me chasse de son foyer, ma vie est gâchée...

PAUL, très content au fond.

Vous me mettez dans un grand embarras... Je serais navré de briser votre avenir... D’un autre côté, ma conscience proteste un peu.

LOUISE.

Faites-la taire !... Me croyez-vous capable de risquer légèrement le bonheur de Régine ?... moi qui lui ai servi de grande sœur, qui la soigne et la chéris depuis sa plus tendre enfance... Si vous êtes le mari que je lui souhaite, c’est que plus je vous étudie, plus je sens à quel point votre cœur s’est donné. Un amour pareil ne se rencontre pas deux fois dans l’existence... Je le saisis au passage, et je le livre à ma cousine.

PAUL.

Vous le livrez légèrement fardé.

LOUISE.

Tranchons le mot : vous rougissez de cette comédie, comme si vous n’étiez pas acteur depuis le premier jour où vous avez parlé à Régine et comme si Régine m’envoyait ici avec mission de ne dire que la vérité... Enfants trompeurs et sincères, tous deux vous déclamez des rôles...Mais d’où vient qu’à tout bout de champ vous vous évadez du programme ?... Quel personnage invisible traverse la scène et vous fournit des répliques si belles que, si vous avez l’audace de les prendre, le reste de la pièce ne paraît plus qu’une farce grossière... Oui, décidément, deux comédiens, mais avec un mystérieux associé... Votre amour, un vaudeville avec l’idéal pour souffleur !...

PAUL.

Et c’est lui, ce maître divin, qui invente ce que nous ne faisons que réciter ?

LOUISE, riant.

Oui, depuis mon adolescence je suis une de ses meilleures élèves et m’en trouve on ne peut mieux.

PAUL, riant.

Voilà qui me décide : je ferai de même !...

LOUISE.

Bravo !... Désormais, aux yeux émerveillés de Régine, vous êtes un personnage incomparable... Vous sacrifiez ce qu’un homme a de plus précieux au monde : son honneur. Vous mettez votre orgueil aux pieds d’une femme qui semble ne mériter que le mépris... Vraiment, si tout cela était arrivé, vous seriez un martyr sublime de l’amour !...

PAUL, vivement.

C’est arrivé !... Quand j’ai cru que Régine était enceinte, ai-je hésité à offrir mon nom ?...

LOUISE, riant.

Faire semblant d’être ce qu’on deviendra si les circonstances l’exigent, ce n’est pas mentir... C’est... Je cherche le mot...

PAUL.

Au diable les mots !... Dans le regard de Régine va s’allumer cette flamme d’enthousiasme qui me rend fou !... Je serai son sauveur, son mari, son amant, son Dieu !...

LOUISE, gagnée par sa joie.

Oui ! Oui !... Tout cela !

PAUL.

Vous riez !... Si vous aviez traversé les épreuves que je viens de subir, vous seriez stupéfaite de n’avoir pas à payer cette joie par un redoublement de peines.

LOUISE.

Cela fait plaisir de vous voir content !

PAUL.

Ah ! c’est qu’enfin pénètre un rayon de soleil dans cet appartement où j’ai agonisé !... Il y a une heure j’étouffais : c’était ma prison, mon enfer... Pourtant, autrefois, je l’avais si bien arrangé... Impossible, avec les restes que vous voyez, de se faire idée... Sur la cheminée trônait un marbre de Rodin à se prosterner devant... Disparu !... J’ai comblé le vide avec cette infecte garniture prise dans une chambre à coucher... Dans tous les coins scintillaient des bibelots rares, aux murs vibraient des tableaux admirables... À chaque objet qui s’en allait mon intérieur me devenait plus odieux... Vous êtes celle qui ramène ici le sourire, vous, ma Providence !...

Il lui baise chaleureusement la main.

LOUISE, retirant sa main.

Laissez, laissez ! La Providence à qui vous devez tout c’est l’amour !...

PAUL.

Vous m’apprenez à tirer parti de ma chance, et si gentiment, avec une bonté et un tact !... Vous opérez des prodiges de diplomatie pour m’obliger à mentir... Convenez-en !...

LOUISE, riant.

Je ne conviens de rien !...

PAUL.

Je riais en moi-même, car, dès le premier mot vous m’aviez décidé... Et, cependant, vous vous donniez un mal pour m’introduire de force dans le paradis... À présent, grâce à vous, j’y suis !...

LOUISE.

Pas encore !... Vous n’êtes qu’à la porte et vous racontez des sornettes pendant que Régine, est en route, monte l’escalier peut-être...

PAUL.

Je vais la voir ?...

LOUISE.

D’un instant à l’autre... Elle vient vérifier que vous êtes bien le martyr que vous avez annoncé. Tout est convenu, n’est-ce pas ?... Jouez proprement votre comédie... Vous me faites un peu peur... Je vous vois si insouciant, si gai... Lorsque je suis entrée, vous étiez si bien dans le ton !... Reprenez-le : ce sera parfait... Si une grande explosion de douleur vous paraissait trop difficile, soyez très froid... très digne... Une douleur contenue... Si on vous félicite, ne faites pas le glorieux...

PAUL, riant.

Voyons, je ne suis pas un enfant !... Si on me félicite, ce sera d’être cocu avec noblesse... Je prendrai une figure de circonstance... Si je ne comprenais pas cela !...

LOUISE.

Voilà un ton qui me désole !...

PAUL, riant.

Mais, nom d’une pipe !... Régine vient et je le sais depuis une minute à peine. Laissez-moi reprendre mon équilibre !...

LOUISE.

L’épreuve ne sera pas de longue durée... Aussitôt que Régine vous aura contemplé dans vos fonctions de héros, elle proclamera son innocence et vous vous livrerez sans contrainte à la joie...

Écoutant.

Voici quelqu’un... Changez-moi donc cette figure, elle est effrontément joyeuse !... Songez à ce qu’on vous révèle : cela n’est pas drôle !...

PAUL, riant.

Ah ! bigre non !... si c’était vrai !...

Entre Régine.

 

 

Scène II

 

PAUL, LOUISE, RÉGINE

 

RÉGINE, violemment émue, s’appliquant à dire des choses banales qui contrastent avec sa voix défaillante.

J’arrive peut-être trop tôt ?... Dans ce cas, indiquez-moi un coin où je pourrais me réfugier ?...

LOUISE.

Tu viens très à propos...

Avec un regard sévère du côté de Paul dont l’air content fait frémir.

Régine, j’avais bien deviné que monsieur Bréan se représentait exactement ta situation. Il se montrera, comme nous l’espérions, le modèle des amis.

RÉGINE.

Cela, je n’en ai jamais douté... Pourtant, je garde une inquiétude...

LOUISE, se dépêchant de répondre pour devancer Paul.

Laquelle ?...

RÉGINE, avec un demi-sourire.

Je la confierai non pas à toi,

Montrant Paul.

mais à qui peut m’en délivrer.

PAUL, étourdiment.

Je sais ce qui vous tourmente. Pardi !... Cela crève les yeux !... Ce n’est pas assez d’avoir un ami compatissant qui vous sauve, il faut qu’il vous sauve de bonne grâce, ne reste pas boudeur et n’assombrisse pas votre existence par des récriminations incessantes... Eh bien, sur ce point, rassurez-vous !... Je suis sans la moindre rancune... Hier, vous m’avez trouvé maussade, mais n’en concluez pas que je serai toujours ainsi... Mon parti est pris... Je suis résigné... et la résignation, mon Dieu ! n’est-elle pas facile ?... Nous ne nous quitterons plus, je vivrai près de vous !... Ce qui devrait nous séparer nous réunit... Alors, comment ne pas s’en accommoder un peu ? Je serais plutôt tenté de bénir cette affliction !...

RÉGINE, suffoquée.

La bénir !...

LOUISE, en même temps.

Aïe !...

PAUL, bon enfant et lyrique.

C’est idiot !... Mais le chagrin et la joie font l’un et l’autre délirer, et en ce moment le chagrin et la joie affluent dans mon âme en proportions égales... Impossible de savoir lequel l’emportera !...

RÉGINE, avec une ironie mauvaise.

Le soleil dans l’averse !... Le diable bat sa femme... Signe de pluie, dit-on...Le proverbe n’est pas toujours vrai, car votre visage annonce que le soleil triomphe.

PAUL.

Eh bien, oui ! Mon bonheur est de ceux qui ne supportent aucun voisinage morose... Aussi, le côté triste de la question, moins on en parlera...

RÉGINE, ironiquement.

Mieux cela vaudra...

D’un ton sec.

Malheureusement il y a des sujets qui s’imposent...

Se reprenant.

que la nature impose...

Après un court silence, d’une voix apaisée, comme si elle faisait effort pour paraître douce.

Paul, ce coin que je réclamais pour y attendre la fin de votre conversation avec Louise, je vous engage à y faire une petite retraite.

Montrant Louise.

Elle et moi avons deux mots à échanger sans témoins.

Paul sort, assez inquiet.

 

 

Scène III

 

LOUISE, RÉGINE

 

RÉGINE.

Le pleutre !...

LOUISE.

Oh ! chérie !...

RÉGINE.

Il bénit ma faute !... Content, ravi, jubilant de m’épouser !... M’épouser !... Compte là-dessus, mon ami !...

LOUISE.

Calme-toi !...

RÉGINE.

Voilà un homme qui devrait me traiter comme la dernière des filles !... Moi, rien que de rentrer ici, où je l’ai trouvé avec cette femme, je vois rouge !... Lui, à peine si tu achèves de lui apprendre que j’ai un amant... et déjà le voilà gaillard !... Il devient gaiement mon mari !... Après la pluie, le beau temps !... La route est belle !

LOUISE.

Il pardonne : c’est pourtant ce que tu voulais !...

RÉGINE.

Son pardon, je m’en moque !... Il n’a jamais été question de pardon !... lia été question d’un amoureux qui devait me conquérir par la sublimité de son sacrifice, et je tombe sur un intrigant qui, certain de tenir sa proie, me donne d’avance le spectacle répugnant de la curée...

LOUISE.

Tu admettras bien que, se voyant appelé à devenir ton époux, il n’ait pu contenir un mouvement de joie.

RÉGINE.

C’est monstrueux ce que tu dis !... Il croit me ramasser dans la boue et se réjouit !...

LOUISE, avec résolution.

Eh ! non, il ne te ramasse pas !... Il a le droit de bénir ta faute, il sait qu’elle n’existe pas... Je l’ai trouvé tellement accablé sous le poids de son infortune que j’ai eu pitié !... Je lui ai révélé le complot que nous avions formé, j’ai trahi !...

RÉGINE.

Ainsi, quand je me suis présentée, humble et la rougeur au front, il savait que je n’avais aucun sujet de honte ?...

LOUISE.

Oui.

RÉGINE.

Je soulevais le voile qui cachait l’âme de mon fiancé... Allais-je contempler une pure beauté ?... Mou trouble était visible... L’émotion m’étranglait... et lui, que je croyais crucifié, se tordait de rire à mes dépens !... Il me parlait sur un ton protecteur, daignait me rassurer, protestait qu’il était sans rancune !... Sans rancune !... Une perle !...

LOUISE.

Il se sentait si mauvais acteur qu’il avait hâte de rentrer dans le naturel, et le naturel c’est, en ce moment, pour lui, une joie sans bornes !... De là un déluge de paroles conciliantes pour permettre à son visage de s’épanouir... Je l’avais averti qu’il se ferait pincer...

RÉGINE.

Voilà !... Il se payait ma tête pendant que je jouais la coupable pour sauver sa vie !...

LOUISE.

Tu sauvais vraiment sa vie !... Oh ! si, Régine, je le jure !... Quant je suis entrée, il n’en pouvait plus !... Une infernale jalousie lui tordait le cœur... Tout saignait en lui : amour, orgueil, honneur !... Un homme qu’on retire de la Seine et qu’on jette sur la berge, ruiné, vaincu, désemparé, admet facilement qu’on ose lui proposer les plus honteux marchés, et qui soupçonnait-il de le traiter ainsi ?... toi qu’il adorait entre toutes les femmes !... Ah ! ce qu’il a souffert !... Pas plus que moi tu n’aurais supporté un pareil spectacle.

RÉGINE.

Quand il a été détrompé, pourquoi consentir à se parer d’une belle action qu’il ne commettait pas ?... J’ai offert de l’épouser... Ne pouvait-il accueillir le bonheur avec simplicité, sans complications, sans histoires ?

LOUISE.

Il ne l’a pas voulu pour une raison vraiment délicieuse... Si seulement il pouvait te l’expliquer lui-même.

RÉGINE.

Commence d’abord...

LOUISE.

Épouser une riche héritière, à laquelle on doit tout, de son chapeau jusqu’au talon de sa botte, pour un homme qui n’a rien, c’est une veine très appréciable, mais sans prestige... Bréan ne supporte pas l’idée d’être à tes yeux un médiocre. S’il accepte ta main il est ton obligé, s’il la conquiert par une action touchante il devient un héros... Il veut à tout prix paraître un héros...

RÉGINE.

Une grande passion ne s’affuble pas de clinquant pour briller... Bréan pouvait ne pas être un héros, je l’admirais quand même !... Je ne lui demandais qu’une chose : de m’aimer !...

LOUISE.

Il le fait avec frénésie... C’est précisément ce qui t’indigne qui devrait te rassurer... Si tu lui étais indifférente il n’arborerait pas de panache... La magnificence des mots accompagne l’amour comme le tonnerre suit l’éclair...

RÉGINE.

Mentir, mentir tout le temps, non, l’amour ne peut consister en cela !...

LOUSE.

Est-ce mentir que se faire belle pour accueillir celui qu’on préfère ?... Voilà toi... Tu devais venir chez Bréan... Avec quel art tu as su te rendre encore plus jolie que de coutume... Était-ce dans le noir dessein de mentir ?... Pourquoi veux-tu que cet instinct de la parure se restreigne au seul physique ?... Ton amoureux est attendu, en même temps que sur ta nuque se tortille un irrésistible frison, dans ta cervelle s’élaborent des phrases qui donneront à ta psychologie l’agrément d’un brin de toilette... Qu’en résulte-t-il ?... Une personne vraiment éprise en dit toujours un peu plus qu’il n’y en a... Mon Dieu, elle ne fait que se soumettre à une loi qui gouverne jusqu’aux plantes... Regarde la fleur : elle se fait belle, elle aime, et dans l’espace d’un matin la voilà décolorée... Accuseras-tu son fragile calice d’avoir menti ?... Bréan n’est pas plus répréhensible que la fleur !...

RÉGINE.

La fleur n’a pas d’âme pour y cacher la trahison... Bréan, lui, en a une !...

LOUISE.

Respecte son mystère !... L’âme ressemble à une forêt qui, de loin, forme un bloc verdoyant et superbe ; essaie d’y pénétrer, et les ronces t’arrêtent, les lianes t’entravent, les épines te déchirent, tu vas, tu viens, dans le dédale des sentiers boueux... Tu es perdue !...

RÉGINE.

Il existe pourtant des personnes que l’on connaît !...

LOUISE.

Oui... À la rigueur on déchiffre ses parents, son confesseur, un bonhomme quelconque, mais espérer connaître son amoureux, c’est folie !...

RÉGINE.

C’est tout de même fort qu’on puisse connaître le premier venu pendant que le seul dont on se soucie reste impénétrable !...

LOUISE.

C’est tellement simple, au contraire !... Tu conserves ton sang-froid pour étudier un indifférent ; tandis que ton amoureux tu ne le vois pas tel qu’il est, mais tel que tu rêves qu’il est... Sous son agréable visage, tu établis une âme de ta façon, dont pour te plaire il s’empresse de faire parade. Paul, en dissimulant sa personnalité sous ton idéal, accomplit, j’en suis convaincue, le vœu de la nature.

RÉGINE.

Qui est, selon toi ?

LOUISE.

Que les amants se chérissent.

RÉGINE.

Mais ils ne font pas autre chose !

LOUISE.

Ils se désirent ! Désirer est presque l’opposé de chérir.

RÉGINE.

Oh !

LOUISE.

Vois-tu, il n’y a pas de sentiment plus égoïste que l’amour, puisqu’on tue la personne aimée plutôt que de la savoir heureuse avec un autre. Eh bien, la nature demande l’impossible !... Elle prétend, à la férocité de nos désirs, mêler un brin de tendresse, une ombre d’affection et, grâce à une ruse charmante, elle }’ parvient.

RÉGINE.

En se servant du besoin que les amoureux ont de se déguiser ?

LOUISE.

Précisément !... Ces déguisements ne s’improvisent pas au hasard. La femme qui veut ravir un soupirant lui sert la maîtresse de ses rêves, pendant que le soupirant la fascine en brodant sur les thèmes qu’elle a dictés... Devant celui qu’on aime, on contemple son propre idéal qu’un être, jaloux de vous plaire, vous offre plus ou moins bien imité... Lorsque l’accord de deux amants est parfait, chacun d’eux se voit dans un miroir, se prend pour l’autre et se contemple avec ivresse, sans s’apercevoir qu’il est seul !...

RÉGINE, ironiquement.

Instant divin où le poète proclame que les âmes se fondent l’une dans l’autre !

LOUISE.

Oui, la nature, pour arracher un peu de tendresse au féroce égoïsme de chacun des amants, offre à son adoration... quoi ?... Lui-même !

RÉGINE, riant.

Tiens ! Ce n’est déjà pas si bête !

LOUISE.

Oh, la nature a du génie !...

RÉGINE.

Et la bête c’est mol qui me laisse prendre aux attitudes romanesques de Paul sans me douter que je danse devant mon miroir.

LOUISE.

Dame, oui !...

RÉGINE.

À moins que je ne surprenne Paul caressant une fille ?

LOUISE, riant.

Ce jour-là, pas d’erreur, c’est bien lui que tu contemplais... Mais le miroir n’a pas été cassé... Dérangé seulement...Une fois remis en place, la danse a recommencé ; malheureusement les violons jouent faux... Tu devines, sous le miroir, tout un monde inconnu... Il faut t’en détourner soigneusement et t’appliquer à poursuivre la danse... Admire-toi en Paul pendant que Paul s’admirera en toi et vous ferez un délicieux petit ménage.

RÉGINE.

Fondé sur le mensonge !

LOUISE.

Beaucoup moins qu’on ne croirait, pour la bonne raison que nous avons tous à peu près le même idéal. Aussi, lorsque Paul te présente le tien comme le sien et que tu lui offres le sien comme le tien, du choc de vos mensonges jaillit l’éternelle vérité de l’idéal humain.

RÉGINE.

À condition que nos deux passions soient également sincères... Mais si Bréan ne m’aimait pas... S’il n’était qu’un imposteur ?...

LOUISE.

Tu rougirais de ta question si tu l’avais entendu parler du délire qui s’empare de lui aussitôt que tu fais mine de l’admirer... Dès que tes yeux brillent en le regardant aucun sacrifice ne l’arrête... Imposteur !... Mais je l’ai trouvé pleurant de rage et pourtant soumis à tes volontés dans l’espoir que tu serais fière d’inspirer un pareil sentiment.

RÉGINE.

Nous verrons bien !... Tu entends toujours des choses merveilleuses, c’est à mon tour d’avoir le même régal.

LOUISE.

Que comptes-tu faire ?...

RÉGINE.

Dis-moi d’abord à quoi il s’attend... Sans doute il ne suppose pas que pendant des semaines, je vais continuer à faire la coupable ?

LOUISE.

Je lui ai promis que tu le tranquilliserais avant la fin de ta visite... J’ai ajouté que mieux il réussirait à prendre un air lamentable, plus tu lui servirais tôt le bienheureux coup de théâtre.

RÉGINE.

Parfait !... Mon plan est alors tout tracé... Tu vas partir sans l’avoir revu... Seule avec lui, je m’appliquerai à dire exactement l’inverse de ce que tu viens de lui annoncer.

LOUISE.

Tu diras des bêtises... Ton innocence de jeune fille éclatera sous chaque mot.

RÉGINE.

Je suis sure que non, car, dans ma peur d’avoir l’air trop godiche, j’ai passé la nuit à piocher un roman où il est question d’une jeune fille qui va faire des couches clandestines en Italie. Le temps de lui servir toute chaude cette belle documentation et l’heure sonnera pour moi de rentrer au logis. Gare à lui s’il perd la tête et veut à tout prix m’arracher une parole réparatrice... C’est alors que, son coup de théâtre, il l’aura !

LOUISE.

Je l’ai prémuni contre tes artifices.

RÉGINE.

Non, si je prouve que tu es une idiote.

LOUISE.

Grand merci ! mais tu n’y arriveras pas.

RÉGINE, riant.

On réussit des choses plus difficiles et si j’y parviens notre homme passera un vilain quart d’heure.

LOUISE.

C’est moi qui l’ai mal conseillé et c’est lui qu’on punit !...

RÉGINE.

Je ne cherche pas à le punir, mais à le connaître.

LOUISE.

Ne le torture pas longtemps.

RÉGINE.

Jusqu’à ce que je le connaisse.

LOUISE.

J’espère alors que, ce soir, il sera hors de peine, car il ne faut pas causer cinq minutes avec lui pour acquérir la conviction qu’il t’aime.

RÉGINE.

Cinq minutes, ce n’est pas long ! Tant mieux... Je tremblerais de prolonger l’épreuve... Un homme qui ne pense qu’à mourir !

LOUISE.

Mourir !... Ah ! il n’en a guère envie !... Très ingénument il vient de m’avouer qu’il gardait de son aventure une prodigieuse terreur de la mort... Je puis te garantir que, s’il menace de se tuer, ce sera du battage et rien d’autre...

RÉGINE.

Bien, me voilà prévenue !... Du battage !... Attends un peu, mon ami !...

LOUISE.

Je retourne à la maison.

RÉGINE.

La voiture est en bas... Fais-toi conduire et renvoie-la-moi.

LOUISE.

Entendu... Au revoir...

Au moment de sortir.

Sois douce !

Elle sort. À peine seule, Régine marche résolument vers la porte par laquelle s’est retiré Paul. Elle ouvre cette porte et à plusieurs reprises appelle.

RÉGINE.

Paul ! Paul !...

Aussitôt on entend un bruit de pas qui traversent la chambre voisine et Paul entre.

 

 

Scène IV

 

RÉGINE, PAUL

 

RÉGINE, s’apercevant que le regard de Paul cherche Louise.

Partie !... Oui, elle a pensé qu’il vous serait agréable de causer sans témoin. Je ne l’ai pas retenue... C’est pourtant ma meilleure amie... Je ne lui cache rien ou plutôt presque rien.

PAUL, avec un timide sourire.

Il me semblait que vous lui disiez tout.

RÉGINE.

Pour qui n’a-t-on pas de secrets puisqu’on en a pour soi-même !

S’asseyant.

Vous permettez que je m’installe... Il n’est pas tard, nous avons le temps de faire un bout de causette... Le moment est favorable... Chacun de nous vient d’échapper à un désastre. Nous nous aidons mutuellement à reprendre pied dans la vie : c’est fraternel et touchant.

PAUL, tendrement grondeur.

Fraternel !...

RÉGINE.

Quel terme plus doux pourrais-je employer ?...

PAUL.

Hier, nous en avons employé d’autres...

RÉGINE.

Nous étions hier dans des circonstances particulièrement délicates... Nous jetions entre nous des mots et encore des mots, comme des coussins épais qui amortissent les chocs... Le moyen était bon, puisque nous voici en train de bavarder dans une paix profonde, mais nous serions insensés si nous ne profitions pas de cet accord pour considérer les choses telles qu’elles sont et nous servir d’expressions appropriées à nos sentiments.

PAUL.

Fraternel ne caractérise pas les miens.

RÉGINE.

Je ne me mêle pas de peser les sentiments que renferme une autre âme... Je ne puis juger que sur des apparences.

PAUL.

Eh bien !... Les apparences, je ne les crains pas... Mon dévouement...

RÉGINE, très légèrement ironique.

Est apparent, oui, c’est incontestable !... Seulement...

PAUL.

Quoi encore ?...

RÉGINE.

Tenez, il est fâcheux que nous causions justement ici... Je n’ai qu’à ouvrir les yeux... Là, justement là où vous êtes, m’apparaît un vilain tableau...

PAUL.

Nous nous sommes expliqués là-dessus.

RÉGINE.

Chez moi !... Ici l’optique est différente !... Ne m’en veuillez pas de ce petit incident... L’air qu’on respire dans cette chambre monte à la tête...

Riant.

Il grise !... Et, d’ailleurs, j’aurais dû réprimer ce mouvement de... de jalousie... oui, positivement, cela ressemble à de la jalousie... puisque sous ce rapport vous me donnez une magnifique leçon...

PAUL, d’un ton dégagé.

Dans le premier moment j’ai eu besoin de toute mon énergie...

RÉGINE.

Ce qui vous a aidé à vous contenir, c’est de n’avoir pas vu...

Avec une rancune contenue.

Voir est une chose atroce !... Aussi ne puis-je me défendre d’une certaine frayeur pour l’avenir... Le jour approche où, vous aussi, vous verrez !

PAUL, plus sombre.

Que verrai-je ?...

RÉGINE, baissant les yeux avec hypocrisie.

Mon Dieu, mon ami, ce qu’on voit lorsqu’un petit enfant se prépare... C’est alors que vous me remercierez d’avoir exclu de notre vocabulaire les mots trop ambitieux... Fraternel adoucit bien des angles...

PAUL.

Comme vous voudrez... mais s’il n’y avait que les trois syllabes d’un mot pour corriger l’horreur d’une situation pareille, nous serions à plaindre !...

RÉGINE.

Bien entendu, je compte principalement sur votre affection.

PAUL.

Moi sur votre amour !... Aussi je ne partage pas vos appréhensions pour l’avenir ; j’espère qu’il nous réserve des surprises !...

RÉGINE, souriant.

Dans tous les cas pas avant quelques mois, puisque je suis obligée de me dorloter, et que l’existence à mes côtés risque d’être assez monotone. À mes cotés, oui, Monsieur, car il faut que dans quelques semaines nous soyons mariés... En attendant, si vous n’y voyez pas d’objections, nous irons nous installer dans une jolie propriété que je possède en Normandie... L’habitation est confortable. Il y a un grand parc, avec un étang et tout plein de fleurs, au milieu d’un charmant pays... Nous ferons souvent ma promenade préférée à travers bois, jusqu’à la mer qui étincelle tout à coup à travers les arbres, alors qu’on la croyait encore très loin... Les jours passeront trop vite... Par égard pour les convenances, nous emmènerons la cousine Louise... Vous connaissez son tact... Elle ne nous rasera pas, et si jamais un nuage passait entre nous, ferait diversion... Après le mariage, notre séjour à la campagne ne pourra pas se prolonger longtemps... Nous émigrerons à l’étranger sans emmener de domestiques... Ma cousine elle-même ne sera pas du voyage... Rien que vous et moi... Nous ne reviendrons qu’au bout d’un an, et alors nous serons trois... Le tout petit aura environ sept mois ; nous pourrons en escamoter quelques-uns... L’extrait de naissance ne sera pas épingle sur son berceau.

PAUL, qui trouve que la plaisanterie dure trop.

Est-ce que vraiment il faut tant de précautions ?...

RÉGINE.

Pensez donc !... Si autour de nous on était à même de comparer les dates, ma réputation serait à jamais perdue et on suspecterait la vôtre... Les gens sont si méchants !... J’espère avoir tout prévu, car j’ai soigneusement médité notre affaire...

PAUL.

J’attribuais plutôt à votre cousine l’invention de ces sages mesures.

RÉGINE.

Louise !... Grand Dieu, elle ignore absolument dans quelle situation je me trouve et je mourrais de honte si elle s’en doutait !...

PAUL.

Elle ignore ?... Ah ! non, par exemple ! puisqu’elle est venue il y a une heure exprès pour m’annoncer la chose.

RÉGINE.

Oui, mais elle ne croyait pas si bien dire... Pour ménager mon amour-propre et le vôtre, j’ai traité vos soupçons de folles visions... Bref, elle vous a raconté pour vraie une histoire que je lui ai donnée pour fausse.

PAUL, au comble de l’émotion.

Elle n’est pas fausse !... J’ai bien compris ?... Pas fausse ?...

RÉGINE, souriant.

Question bizarre dans la bouche de mon sauveur !... Mais oui, mon ami, vous me rendez un fier service... Aussi ai-je un remords : c’est, en entrant ici, d’avoir subi l’obsession de souvenirs qui m’ont empêchée de vous remercier comme il fallait... Je le fais de tout cœur !... Et, maintenant, disons-nous au revoir, je vous quitte tout à fait réconfortée.

PAUL, d’une voix altérée.

Régine !... Pas encore !...

RÉGINE.

Mais je ne peux pas m’éterniser ici... Ce n’est pas convenable... Venez chez moi tant que vous voudrez, demain et même ce soir...

Elle sourit gentiment et lui tend la main.

PAUL, sans prendre sa main.

Mon calme fait illusion... En partant ainsi vous me livrez au désespoir... Consolez-moi !... Remuez ciel et terre !... Accomplissez un prodige !...

RÉGINE.

Le prodige est sous mes yeux : Louise vous révèle ma faute et je vous trouve la mine épanouie... mais j’annonce que je rentre chez moi, et cet événement si simple vous trouble à l’extrême...

PAUL.

Tant pis, je dirai tout !... Votre cousine affirmait que vous étiez innocente et qu’avant de sortir vous m’auriez rassuré...

RÉGINE.

Qu’elle affirme cela, rien de plus naturel, puisqu’elle en est convaincue. Hein vous voilà pris, voleur de ma reconnaissance !... et si ce n’était pas si triste, je rirais devant la figure que vous faites... Quelle douche, mon garçon !

PAUL.

Une douche !... Ce mot-là vous trahit !... Vous avez deviné que je trichais ! et vous me punissez... Dites oui... Dites !... Oh ! je vous en supplie, faites revivre pour moi la jeune fille que j’ai adorée...

RÉGINE, durement.

Elle n’est plus. Nous voici l’un devant l’autre, également misérables.

PAUL, brutalement.

Qui a été votre amant ?...

RÉGINE, avec une ironie mauvaise.

Un danseur du Moulin-Rouge.

PAUL.

Je souffre et vous riez !...

RÉGINE.

Je donne un contrepoids à la môme...

PAUL.

Au moment où vous m’avez surpris avec elle, je me demande lequel, de vous ou de moi, était le plus méprisable... Je salissais ma dernière heure, et vous l’exploitiez !...

RÉGINE.

J’exploitais ?...

PAUL.

Vous étiez au courant de ma détresse... Un homme qui a faim doit être lâche... Vous veniez m’acheter !... Oh ! sans même avoir la brutale franchise de proposer un marché à ma misère... Non !... Il était plus élégant de rançonner mon amour... Vous appelez ça se donner !...

RÉGINE.

Quand je me donne vous dites : elle m’achète, et moi, devant votre parodie de sacrifice, si je disais : il se vend !...

PAUL.

Dites-le donc !... C’est votre pensée !...

RÉGINE.

Vous êtes venu à moi fouetté par la misère, et je vous ai tendu les bras... Sans écouter ni prudence ni raison, j’ai laissé parler mon cœur... Dans votre réponse il n’a été question que d’argent. J’étais riche, vous pauvre : deux races différentes... Ah ! combien différentes !... Pas un instant nous n’avons tenu le même langage. Le vôtre n’était qu’argent, et le mien que passion. Il faut vous rendre justice : à peine avez-vous eu l’intuition que mon passé n’était pas sans reproche, que votre dignité, prenant un point d’appui sur mon abaissement, vous a permis d’accepter ma main, à grand fracas de sacrifice... Or, nous découvrons que vous aviez la parfaite conviction de n’accomplir aucun sacrifice... À présent je vous laisse juge ! est-ce moi qui achète, ou vous qui vendez ?

PAUL, accablé.

Vous piétinez sur moi et je me venge en vous sauvant !... C’est le seul moyen de prouver que j’ai été sincère... Prenez mon nom et mon honneur puisqu’il vous les faut... Je serai votre mari... J’ai promis, je livre !...

RÉGINE, subitement apaisée.

Merci !... Je vous retrouve et vous rachetez vos torts. Oubliez ma cruauté.

PAUL.

Je la méritais... Quelle foi pouvez-vous avoir en moi désormais ?... Si j’exprime un noble sentiment à quoi le reconnaîtrez-vous ?... Toujours vous verrez en moi celui qui combinait de paraître extraordinairement généreux en ne donnant rien !

RÉGINE.

Non, mais je vous cherche avec angoisse !... Qu’êtes-vous ?... Qu’y a-t-il sous ce masque ? Se poser une question pareille devant l’homme auquel on s’est donnée... si... si... donnée, le cœur, la volonté, l’élan, tout y était !... Je me suis abandonnée corps et âme, j’ai engagé ma vie, et j’en suis réduite à m’écrier : je ne sais rien de lui !...

PAUL.

Moi je sais tout de vous !... Et quand vous venez me dire : je me suis ‘abandonnée corps et âme, je vous vois dans les bras d’un autre !... C’est lui qui a mangé de baisers la bouche qui me parle... lui qui ce soir même vous aura s’il vous désire !... Tenez, jamais la honteuse réalité ne m’est apparue d’une façon plus poignante... Je vous vois dans la posture qui vous convient : femelle agrippant le mâle !... Ah ! misérable créature, sortez !... Je tiendrai ma promesse !... N’en demandez pas plus !... Sortez ! Sortez !...

Il tombe sur le canapé la figure enfouie dans un coussin.

RÉGINE, à elle-même.

Voilà le cri que j’attendais !... Il m’aime !...

Elle s’agenouille le visage contre celui de Paul et lui parle comme à un enfant dont on sèche les pleurs.

Paul !... Mon pauvre petit Paul !... Vous ne voulez pas m’entendre ?...

Il se redresse, s’assoit et réfléchit sans la regarder.

Ce n’est pas bien cruel ce qui me reste à dire...

PAUL, se levant, très digne.

Excusez-moi... Je n’ai pas été maître de mes nerfs... C’est fini !... Ma résolution est prise ; elle me donnera la force de vous voir et, si vous le jugez nécessaire, de vivre dans votre intimité le temps des fiançailles. Le lendemain des noces me direz-vous enfin qui a été votre amant ?...

RÉGINE.

Jamais !

PAUL.

Il saura, lui, ce que j’accepte en vous donnant mon nom !

RÉGINE.

Il ignore dans quelle situation difficile il m’a mise...

PAUL.

Qu’il vive donc puisque vous y tenez !... Je comptais le tuer et me tuer ensuite. Je serai seul à mourir !...

RÉGINE, froidement.

Non ! vous n’avez pas la moindre intention de vous tuer... Si vous croyez m’épater, vous perdez votre temps... Vos larmes m’ont vaincue... Nous sommes sur le point de nous entendre... Dites un simple oui... Un oui qui signifiera : « Vous m’aimez trop pour vouloir mon déshonneur ; je vous épouse sans conditions. » Prononcez ce oui-là, vous ne regretterez pas !...

PAUL.

Je n’ai plus rien à regretter ni à souhaiter sur cette terre... Hier, je me jetais à l’eau ; en me repêchant on m’a condamné à recommencer... Je l’aurais fait dans une heure, je le ferai dans un mois, puisqu’en prolongeant ma vie je vous ouvre un meilleur avenir.

RÉGINE, glacée.

C’est possible ! mais je vous ai pris à jouer au héros et je me demande si la représentation continue.

PAUL.

Dans un mois je vous fournirai la réponse.

RÉGINE.

Oh ! d’ici-là !... En attendant, vous allez me suivre en Normandie... Nous partirons vers la fin de la semaine... Puisse la paix des champs se communiquer à nos âmes ! Dans quelques jours nous serons en avril... le mois où chaque fleur qui s’ouvre est une promesse. Toute la nature vous conseillera d’espérer...

PAUL.

Comment espérer lorsqu’en voyant les fleurs on sait qu’on ne verra pas les fruits ?

RÉGINE.

Vous vivrez !... Je voudrais tant être miséricordieuse et vous m’y aidez si peu !... Lorsque nous habiterons ensemble il se trouvera bien un jour, une heure, où vous descendrez des étoiles, et alors je réponds de vous enchaîner à cette terre. À bientôt !

Elle sort. Paul tombe sur le canapé où il reste dans un morne abattement.

 

 

ACTE III

 

À la campagne. Chambre de Régine, au rez-de-chaussée. À droite, au premier plan, porte ouvrant sur le vestibule. À gauche, dans un pan coupé, large baie vitrée, encadrée de plantes grimpantes, montrant au bout d’une prairie les futaies du parc, éclairé par la lune. En arrière de cette baie, porte qui conduit dans l’appartement de Paul. Au fond, lit préparé pour la nuit. La chambre, peu éclairée, est envahie par le clair de lune.

 

 

Scène première

 

RÉGINE, LOUISE

 

La chambre est vide. La porte de droite s’ouvre. Louise entre la première et se range pour livrer passage à Régine qui vient d’un pas rapide jusqu’au milieu de la chambre-Pendant ce temps, Louise se précipite pour barrer le passage à des gens restés dans le vestibule.

LOUISE, aux assiégeants.

Mesdames, Messieurs, on ferme !... Vous n’êtes pas invités au coucher de la mariée !

En riant, elle donne un tour de clef, tandis qu’au dehors lui répondent des protestations mêlées de rires.

Bonsoir, oncles, tantes, cousins et cousines !...

Revenant à Régine.

La famille a le grand défaut de ne nous entourer que les jours où on voudrait être seul !...

RÉGINE.

À toi aussi le moment approche de dire bonsoir, ma vieille Louise !

LOUISE, riant.

Façon polie de m’envoyer rejoindre le gros des gêneurs !

RÉGINE.

Oh ! non, je t’assure !... Depuis un mois que nous vivons tous trois ensemble, on pourrait croire que je n’ai plus rien à t’apprendre. Eh bien, c’est le contraire. J’aurais plusieurs choses graves à te dire.

LOUISE.

À propos de Bréan ?

RÉGINE.

Oui.

LOUISE.

Parle, tu as le temps.

Riant.

Toute la bande joyeuse est à ses trousses et se fait un point d’honneur de retarder le plus possible son entrée chez sa femme.

RÉGINE.

J’ai remis de jour en jour... J’attendais une solution.

LOUISE.

Laquelle ?... Une fois pour toutes tu m’as appris que votre accord était complet... La cérémonie d’aujourd’hui en est la consécration... Qu’est-ce qui te tracasse ?...

RÉGINE.

Rien et tout !... Entre lui et moi s’est établie une situation tellement étrange... Tu vas en juger...

LOUISE.

Je ne cesse de l’observer depuis des semaines, et la bonne opinion que j’avais de lui n’a fait que croître... Il est charmant !...

RÉGINE.

Qui le sait mieux que moi, puisqu’il m’a ensorcelée ?...

LOUISE.

S’il y a un reproche à lui faire, c’est de trop t’aimer.

RÉGINE.

Il m’aime, je n’ai plus aucun doute à cet égard depuis l’entrevue où notre mariage a été décidé, lorsque tu m’as laissée seule chez lui... Il a eu ce jour-là des cris de passion vraie qui m’ont profondément remuée.

LOUISE.

C’était, Dieu merci, assez visible !... Dans quel état tu es rentrée !... Tu tremblais comme la feuille en racontant ce qui s’était passé.

RÉGINE.

Oui, mais j’ai eu peur de le diminuer à tes yeux et ne t’ai pas dit qu’au moment où j’allais proclamer ma parfaite pureté, il m’a coupé la parole pour annoncer qu’aussitôt après le mariage il comptait se tuer... Cette menace a produit sur moi une impression désastreuse. On ne claironne pas un suicide qu’on a sérieusement résolu.

LOUISE.

Non, généralement pas.

RÉGINE.

Alors j’ai renoncé à me réhabiliter... Les jours, les semaines ont passé, et nous en sommes toujours au même point.

LOUISE.

Il croit encore à ton déshonneur ?

RÉGINE.

Oui.

LOUISE.

On ne dirait pas... Il est si gai !

RÉGINE.

Là, tu y viens ! Sa sérénité te paraît renversante... Que sa fiancée soit un fruit véreux, voilà qui lui est égal !... Si tu étais tentée de me gronder de ce que je le laisse dans la croyance qu’il épouse une coquine, je te répondrais qu’il est content comme cela... Dieu me préserve de troubler son bonheur !...

LOUISE.

Mais, enfin, le chagrin dont j’ai été témoin n’étais pas simulé. Je l’ai vu dans une rage folle.

RÉGINE.

Le chagrin que tu as observé, Paul l’éprouvait lorsque nous sommes venus nous installer ici. Tu ne peux pas te faire idée, pendant les premiers jours, des scènes que j’ai eues à subir.

LOUISE, souriant.

Si, je m’en doutais !... Lorsqu’après déjeuner je me retirais discrètement pour vous laisser libres jusqu’au soir, j’entendais souvent s’enfler des voix courroucées... Je me disais : « L’orage gronde mais l’arc-en-ciel n’est pas loin... »

RÉGINE.

Eh bien, tu devinais juste ; l’orage grondait avec des éclaircies et parfois même de joyeux coups de soleil... Ah ! quels après-midi !... Nous nous faisions l’un à l’autre beaucoup de peine, le soir on avait les yeux gros comme le poing, à force d’avoir pleuré, et pourtant que ces journées de fièvre me paraissent belles et me laissent de regrets !... Moi toujours prête à pardonner, lui arrivant à point pour me glacer par de trop généreux discours... Mille fois j’ai voulu dire la vérité, mille fois il a trouvé ce qu’il fallait pour me réduire au silence... Presque toujours sa fureur tournait en désolation, et alors je devenais si gentille !... Sans compter que lui trouverait moyen d’attendrir des pierres !... Lorsqu’un mot de moi le heurte, je vois dans son regard un étonnement douloureux comme si je troublais le dernier festin d’un condamné !

LOUISE.

Je veux bien que sa menace de se tuer ne semble pas sérieuse, à ta place j’y ferais tout de même attention.

RÉGINE.

Pas de danger qu’il se tue !

LOUISE.

Comment peux-tu parler avec tant d’assurance ?...

RÉGINE.

Il y a quinze jours, pendant une promenade avec Paul, je me suis sentie fatiguée et j’ai annoncé que je rentrais pour terminer une lecture dont nous venions de causer. Il m’a répondu qu’il avait emporté mon livre dans sa chambre et a offert de rentrer avec moi pour le rendre. Je l’ai engagé à continuer sa promenade, ajoutant que j’irais chercher le livre chez lui. À ces mots, Paul a tellement rougi que j’ai demandé en riant s’il y avait indiscrétion à violer son domicile. Sur ce, nous nous sommes séparés, je suis allée droit à sa chambre, et, en prenant le livre, je n’ai pas pu ne pas remarquer, bien en évidence à côté du livre, un revolver posé contre un portefeuille, lequel n’était pas fermé... Tu aurais fait comme moi... J’en ai retiré une lettre cachetée... Sur l’enveloppe cette ligne : À ma femme, pour ouvrir après ma mort.

LOUISE.

C’est tout ce qu’il y a de plus grave !... Tu racontes cela d’un ton léger !...

RÉGINE.

Écoute la suite... La journée s’est achevée paisiblement... Bien qu’assez troublée, j’ai gardé vis-à-vis de Paul une attitude parfaitement naturelle... Le soir, tu causais avec lui sur la terrasse lorsqu’on m’a remis le courrier renfermant, comme d’habitude, les correspondances de nous trois. En triant les miennes, j’ai retiré une carte postale venant d’Italie à l’adresse de Paul... Carte postale illustrée représentant un chalet suspendu à un repli de la montagne, au-dessus du lac de Lugano. D’ailleurs, je l’ai confisquée, la voici.

Elle va à son secrétaire, rouvre, et en rapporte une carte, qu’elle remet à Louise.

N’est-ce pas que l’endroit est merveilleusement choisi pour passer le temps d’une lune de miel ?

LOUISE, lisant.

Monsieur, je réponds à voire lettre que ma villa est à louer en ce moment. C’est, en effet, chez moi que votre ami, le comte Robert de Fléville, est venu loger avec sa jeune femme. Les conditions seront les mêmes que pour lui...

RÉGINE, reprenant la carte et la jetant sur une table.

Pauvre Paul !... Pas de chance !... Le renseignement qu’il demande prouve net qu’il compte survivre à son union avec l’infâme Régine, et on lui répond sur papier ouvert ! Il n’avait pas prévu ce coup-là !...

LOUISE, riant.

L’animal, il ne fait que des bévues !...

RÉGINE.

Tout cela est bel et bien, mais tu dois comprendre que ces histoires de revolver et de cartes postales m’irritaient et me bloquaient dans mon mensonge. Pourtant, comme je m’y trouvais mal à l’aise et que mon compagnon, malgré ses rodomontades, m’inspirait infiniment de tendresse, j’étais résolue à en finir... J’avais fixé le jour et l’heure que je ne dépasserais pas sans avoir parlé... Je guettais l’occasion, lorsqu’un beau matin, une semaine environ après notre arrivée, sans motif apparent, Paul a tout à coup changé d’attitude. Plus de fureurs ni de chagrins, et aussi plus de cabotinages. Il est devenu le garçon spirituel, plein d’entrain, très content de son sort, que, pendant ces derniers temps, nous avons contemplé avec stupeur... En présence d’une transformation pareille, mes projets de franchise se sont évanouis. Avec un homme qui ne questionne pas, le mieux est de se taire.

LOUISE.

Tu ne lui pardonnes pas de ne plus souffrir !...

RÉGINE.

Le supporterais-tu, toi ?... Quand on pense à ce qu’il croit !... Oui, quand on pense !...

LOUISE.

C’est, en effet, très étrange... Hier, à la mairie, ce matin, à l’église, il paradait, le front haut, la mine épanouie.

RÉGINE.

Et les regards d’heureux conquérant qu’il me jetait pendant la cérémonie !... Cela m’agaçait au point que j’en arrivais à souhaiter un scandale. J’avais des visions d’un être éperdu trouant la foule pour s’échapper. Lorsque, d’une voix posée, il dit le oui définitif, un nuage a passé sur mes yeux.

LOUISE.

Pourtant ce oui, c’est toi qui le lui arrachais !...

RÉGINE.

J’ai voulu, avant de l’épouser le connaître et jamais je ne l’ai moins connu qu’au moment où il prononçait ce formidable oui...

LOUISE.

Tu admets qu’il t’aime... Pour toi c’était la principale, l’unique affaire.

RÉGINE.

C’est vrai, j’ai cru qu’en dehors de son amour rien ne m’intéressait.

LOUISE.

Et tu découvres qu’en face de son amour se dresse ton orgueil.

RÉGINE.

Si tu entends par orgueil tout ce que mon cœur contient de beauté et de noblesse, oui, j’ai un orgueil qui s’alarme et qui souffre... N’ai-je pas le droit d’exiger que l’âme de mon mari soit à la hauteur de la mienne... Et cela, qu’en sais-je ?... Suis-je aimée par un héros ?... Suis-je aimée par un intrigant ?

LOUISE.

Est-il aimé par une vierge ?... Est-il aimé par une coureuse ?... Est-il aimé seulement ?... Depuis qu’il est ton élu tant de femmes diverses lui ont tendu les bras !... Peut-être, désespérant de rencontrer la véritable Régine, ferme-t-il les yeux sur son rêve !

RÉGINE.

Non, il rit !

LOUISE.

Est-ce lui qui rit ou un des nombreux personnages dont il emprunte le masque ?...

RÉGINE.

Ah ce masque, si seulement, ne fût-ce qu’un instant, il tombait !

LOUISE.

Il y a pas mal de siècles. Psyché, pour l’avoir fait tomber, a perdu, non pas seulement un amoureux, mais l’amour lui-même.

RÉGINE.

Bah ! Une fable !...

LOUISE.

Elle est d’accord avec les légendes de ma province : dans les rafales de tempêtes se poursuivent encore les ombres des amants qui se sont en vain cherchés pendant la vie...

RÉGINE, prêtant l’oreille.

Entends-tu ?... On remue dans sa chambre... Il est là...

LOUISE.

Je me sauve... Mieux vaut qu’il te trouve seule.

RÉGINE.

Oui, s’il vient.

LOUISE.

Comment !... Lui, ton mari, le soir de tes noces, n’entrerait pas dans ta chambre !...

RÉGINE.

Il a tant répété qu’il se tuerait au moment d’être mon mari...

LOUISE, récitant avec emphase.

Que le tombeau soit mon lit nuptial !...

Montrant le lit dont les draps ouverts promettent une généreuse hospitalité.

Après avoir annoncé une catastrophe, venir gentiment quêter une place auprès de toi dans ce lit... Je comprends qu’il hésite.

RÉGINE, ironiquement.

À moins, tout simplement, qu’il ne soit en train de passer la revue de ses tiroirs pour vérifier où les domestiques ont rangé ses effets, puisque c’est la première fois qu’il occupe cet appartement voisin du mien.

LOUISE.

Ne sois pas méchante !...

RÉGINE.

Ce n’est qu’un mot !... Je voudrais l’encourager... Que faire ?...

LOUISE.

S’il n’entre pas dans ta chambre, va dans la sienne... Rien que cette porte à ouvrir... Tu as traversé la moitié de Paris pour aller le trouver...

RÉGINE.

Oh ! ce jour-là, j’aurais franchi l’Océan !... Il y a un mois et que c’est loin !... Enfin, j’irai, sans enthousiasme, mais avec cœur... Sais-tu quelle est toute ma crainte ?

LOUISE.

Non !

RÉGINE.

Cet homme a le sentiment qu’il a une grande scène à jouer... Après tout ce qu’il a juré il ne peut guère s’en dispenser. Le revolver qui s’étalait chez lui va être de la fête... Ah ! pourvu qu’il ne me force pas à lui arracher une arme que je sais n’être pas méchante ! Lui rire au nez ?... Les sanglots m’étoufferaient... Me faire complice de son mensonge, le supplier de vivre ?... Ce serait le dégoût, la nausée... Comment sortir de là ?

LOUISE.

Ne le laisse pas prononcer un mot, parle avant qu’il n’ait ouvert la bouche et que ce soit pour dire que vous avez été deux grands fous ; lui de te croire dans cette situation piteuse et toi d’encourager son erreur.

RÉGINE.

Oui, je le lui dirai, et sans perdre une seconde !...

LOUISE.

Mets dans ta confidence un peu d’humilité, laisse entrevoir que tu te repens, car, tout de même, se jouer ainsi d’un homme...

RÉGINE.

Il comprendra que je ne le faisais pas pour me moquer... je serai si contente de redevenir moi-même !... Sûrement c’est le plus grand bonheur que m’apportera cette soirée.

LOUISE.

Espérons, au contraire, que les bonheurs s’enchaîneront et que celui-ci te ramènera au bel enthousiasme d’autrefois...

Embrassant Régine.

Allons, bonsoir, chérie !... Demain matin tu te précipiteras chez moi pour raconter que les tourments ont fait place à une tranquille félicité !

RÉGINE.

Dieu le veuille !

Louise sort. Après un instant de réflexion. Régine se dirige vers l’appartement de Paul qui entre au même instant.

 

 

Scène II

 

RÉGINE, PAUL

 

PAUL.

J’entendais qu’on parlait avec vous... Louise probablement... Je n’ai pas voulu vous déranger.

RÉGINE.

Voyez, j’allais vous appeler.

PAUL.

Vous pensiez donc que je ne viendrais pas ?

RÉGINE.

Eh bien, oui, je n’étais pas certaine...

PAUL, ironiquement.

Pour que vous me jugiez capable de vous délaisser, ce soir, il faut que vous ayez de moi une triste opinion.

RÉGINE.

Paul, je vous en prie, ne commençons pas à nous prêter mutuellement des sentiments que nous n’avons pas, pour avoir le plaisir de les combattre... Je voudrais sans perdre une minute m’expliquer avec vous.

PAUL.

L’idée me plaît. Mais laissez-moi d’abord vous demander une faveur...

RÉGINE.

Laquelle ?

PAUL.

Un baiser !

RÉGINE, reculant, les yeux baissés, surprise et humiliée.

Paul !...

PAUL.

Je suis votre mari, et si jamais un mariage a été préparé par l’amour, c’est le nôtre... Pourtant, depuis qu’il a été décidé, un cruel malentendu nous tient sur la défensive... Nous avons eu de mornes fiançailles... Il n’y a pas de baiser entre nous... Voulez-vous qu’il y en ait un ?

Il s’approche d’elle.

RÉGINE.

Vous êtes le maître !...

Elle tend vers lui son visage, masque immobile, les yeux fermés. Il l’embrasse longuement sur les lèvres. Lorsqu’il relâche son étreinte, elle se dérobe dans un mouvement non de pudeur, mais de révolte.

PAUL, sans paraître discerner cette nuance.

À présent, dites ce que vous étiez si pressée de faire connaître.

RÉGINE.

Je ne suis plus pressée.

PAUL.

Vous regardiez cependant comme indispensable de m’apprendre certaines choses.

RÉGINE.

Cela n’est plus d’aucune utilité.

PAUL, d’un ton résolu.

En effet, car j’en suis informé... Vous comptiez m’apprendre que vous n’êtes pas grosse... Depuis quinze jours je le sais.

RÉGINE.

Comment ?

PAUL.

Dans les conditions d’intimité où nous vivions, un homme puissamment intéressé à se renseigner en trouve le moyen, dût-il forcer les murs à parler.

RÉGINE.

Ou les femmes de chambre !

PAUL.

Comme il vous plaira !

RÉGINE, avec dépit.

J’étais si joyeuse d’avoir cette révélation à vous faire.

PAUL, ironiquement.

Il y paraît à l’empressement qui vous avez mis à vous décider.

RÉGINE.

Encore un bonheur que vous me volez !...

PAUL.

À qui la faute si vous <n avez laissé passer l’heure ?

RÉGINE.

À vous, qui avez exigé ce baiser.

PAUL.

Quel mal y avait-il ?

RÉGINE, indignée.

Oh !...

PAUL.

Aucun... Réfléchissez !...

RÉGINE.

A-t-on besoin de réfléchir quand on se sent blessée ?

PAUL.

N’importe ! Réfléchissons ensemble... Depuis longtemps vous avez dans l’idée qu’au lieu d’être un ami prêt à tous les sacrifices, je suis un aventurier capable de toutes les bassesses. Votre doute est fondé sur ce que j’accepte une situation équivoque... Du moment que cette situation existe, pas de milieu : je suis un saint ou un bandit. Il y a un instant, lorsque j’ai réclamé ce baiser, vous étiez persuadée que je vous croyais enceinte ; aussi, c’est l’homme de toutes les compromissions, le bandit, qui vous est apparu. Vous avez frissonné à son contact. Rien de plus naturel. Mais à présent, vous découvrez que je savais à quoi m’en tenir sur votre prétendue faute. Délivré du soupçon d’être un bandit, plus de nécessité pour moi d’être un saint. Je n’ai qu’à devenir un bon mari qui cède à une impulsion louable en embrassant sa femme... Néanmoins vous continuez à bouder... Je cesse de comprendre !...

RÉGINE.

J’ai tort, je le reconnais.

PAUL.

Voilà un aveu qui nous rapproche. À partir du jour où j’ai appris que vous étiez innocente, je me suis senti vraiment heureux.

RÉGINE.

Je l’ai remarqué.

PAUL.

Restait à bien établir qu’aucune cause de malentendu ne subsistait. Voilà qui est fait !...

RÉGINE.

Plus le moindre malentendu ?... Cherchez bien.

PAUL.

J’ai, au début, refusé votre main sous prétexte que j’étais pauvre, tandis qu’aujourd’hui, sans être devenu plus riche, je l’accepte. C’est cela, n’est-ce pas, que vous me reprochez ?

RÉGINE.

Je ne reproche pas, mais je me souviens...

PAUL.

Il faut oublier par charité pour moi.

RÉGINE.

Ah !

PAUL.

Vous montriez tant d’amour au moment où j’arrivais avec un si piètre bagage ; j’ai essayé de rétablir l’équilibre par de grands sentiments !

RÉGINE.

Des phrases au lieu de sentiments !

PAUL.

Je n’étais évidemment pas résolu à périr de misère plutôt que de vous épouser.

RÉGINE.

Et lorsque vous avez cru à ma faute, étiez-vous résolu à mourir après m’avoir épousée ?...

PAUL.

Franchement non !... Le geste me séduisait par sa beauté... je m’en faisais une parure... Comme j’éprouvais un chagrin cuisant je l’annonçais avec des mots partis du cœur... mais il m’est resté une telle horreur du suicide que je n’aurais pas eu le courage d’aller jusqu’au bout.

RÉGINE.

Je le savais... Vous êtes l’homme dans la chambre duquel j’ai trouvé un revolver posé près d’une lettre adressée à ma femme pour ouvrir après ma mort et en même temps l’homme à qui était destinée la carte que voici.

Elle prend la carte restée sur la table et la lui remet.

PAUL, après avoir parcouru la carte, souriant.

Cet aubergiste, quel gaffeur !...

RÉGINE.

Je vous félicite sur votre bon goût. L’endroit semble charmant.

PAUL.

Oui, et très retiré... Pas de témoins gênants !... Clientèle rare et pas française. Aucun danger d’être espionné.

RÉGINE.

Est-ce là que vous allez m’emmener ?

PAUL.

Cet endroit n’est plus si particulièrement désigné, puisque vous n’avez rien à cacher.

RÉGINE, avec indifférence.

Oh ! je demandais cela...

PAUL, riant.

Sommes-nous enfants de perdre cette heure unique dans la vie à discuter où nous serons demain... Partons, restons, en quelque endroit que nous soyons, le bonheur s’installera !...

RÉGINE, succombant à l’émotion et jetant des phrases entrecoupées.

Ne partons pas !... Cela vaut mieux !... Je ne pourrais pas voyager !... Mes forces...

Perdant tout sang-froid.

Soyez généreux !... Laissez-moi... Ne me questionnez pas... Ce soir... la contrariété... la surprise... Vous êtes mon mari... je serai docile... Accordez-moi cette nuit, rien qu’une ! pour me ressaisir !...

PAUL, calme, triste, sans un mouvement vers elle.

Nous en sommes là !... Ma vue vous fait mal !...

RÉGINE, dans une crise de larmes.

Oui !... Très mal !... Où sont vos comédies, vos bravades, vos mensonges ?... C’est cela que j’aimais !... J’étais amoureuse d’un fantôme !

PAUL.

Non ! Vous m’aimiez, moi ! Un écervelé qui, très jeune, avait gaspillé sa vie, mais qui gardait au fond de sa pauvre âme, comme un diamant pur enchâssé dans du plomb, un grand amour... Ce garçon, qu’en avez-vous fait ?... Pendant des semaines vous avez épié son agonie, et c’était un jeu !... Un jeu où vous trichiez !... Mes colères, mes jalousies, mes renoncements servaient à divertir madame !... Avant d’accepter mon nom elle trouvait joli de me déshonorer !... À mes résolutions désespérées, elle répondait par un sourire !... Je suis pourtant capable d’aller jusqu’au suicide ! je l’ai prouvé... Bah !... Se suicider quand le bonheur et la fortune vous sont offerts... Pas si bête !... Se tuera-t-il ?... Ne se tuera-t-il pas !... Votre opinion est faite : il ne se tuera pas !... Cette pensée vous arrache un soupir de regret... Est-il pour une femme un plus beau trophée que le cadavre d’un amoureux roulant à ses pieds ?... Ce trophée, l’aurez-vous ?... Se tuera-t-il ?...

Longue hésitation, puis très lentement.

Une fois !... Deux lois.

Sa main droite se crispe sur un objet placé dans la poche de son veston.

RÉGINE, dans un cri d’effroi.

Non ! non ! Paul ! non !

PAUL.

Quoi ? que croyez-vous ? Qu’il va sortir une arme et se brûler ?... Allons donc ! Vous avez bien jugé ! Il est lâche ! il a peur !

RÉGINE.

Vous me prenez pour un assassin !...

PAUL.

Vous me prenez pour un souteneur !... Vous avez mis sur moi une tache ineffaçable, et, quand je vous ai demandé un baiser, ce n’était pas dans l’espoir d’obtenir une caresse, mais pour faire éclater votre mépris... et aussi pour autre chose, Régine... c’était pour vous témoigner le mien. Oui, ce n’est pas impunément qu’une jeune fille porte un masque de honte... Vous resterez toujours à mes yeux la fille coupable que vous avez trop bien incarnée.

RÉGINE.

Qui m’y a forcée ?... Vous !... Vous dont le cœur de débauché n’a pas su comprendre mon cœur de vierge et qui avez apporté sous mon toit vos imaginations perverses...

PAUL.

J’ai eu la loyauté de vous prévenir que j’étais indigne de vous.

RÉGINE.

Je le reconnais...

PAUL.

Toujours j’ai été sincère... ou plutôt non, une fois, une seule, j’ai été faux ! Quand tout à l’heure, j’étalais cyniquement ma sécurité de propriétaire satisfait.

RÉGINE.

Dans ce cas ma révolte contre votre baiser n’a pas été plus sincère... Je suis prête à vous embrasser de bon cœur, si vous attachez encore un peu de prix à ma tendresse...

PAUL, la prenant dans ses bras.

Et moi qui avais fait le serment d’être de glace !...

Il l’embrasse.

Que peut une volonté d’homme contre cela ?...

Il la retient dans ses bras.

RÉGINE.

Deux pauvres âmes qui se sont tant cherchées se rencontrent enfin !

PAUL.

Il n’y a pas cinq minutes, nous nous insultions... Si je répétais à mon tour ce que vous me disiez une fois où je parlais de me tuer : est-ce la représentation qui continue ?...

RÉGINE.

Ne me rappelez pas ces vilains souvenirs... Il n’y a jamais eu de représentation, jamais de comédie. Est-ce de l’artificiel, du convenu qui nous rend si tristes ?... Est-ce que deux cœurs ardents qui communiquent ensemble se parlent sur le ton de deux philosophes qui pèsent le moindre mot ?... Oui, vous avez été l’amant pauvre qui me charmait par sa délicatesse... le héros prêt à me sauver et à mourir !...

PAUL.

Tout cela, je l’ai été, je le jure !...

La serrant contre lui.

À la bonne heure ! Les yeux bien contre les miens... Tout ce que vous avez rêvé et admiré, je le suis !... Avec un regard pareil, vous m’obligez à l’être !...

RÉGINE, blottie contre sa poitrine.

Votre regard qui descend lui aussi jusqu’à mon cœur le remplit d’une joie sauvage... Vois-tu monter le délire dans mes yeux ?... Sotte Louise qui prétend qu’entre deux amoureux s’élève un double miroir qui rend à chacun sa propre image... On serait seuls alors ?... Seule, moi, dans tes bras ?... Seul, toi, dans les miens ?... Rions !... Non ! L’instant est sacré... Nous sommes deux créatures qui se livrent le mystère de leurs âmes... Je veux te laisser le plaisir d’explorer la mienne ! tu n’y découvriras que des trésors d’amour... La tienne, enfin, je la pénètre... Tu me chérissais tellement que ta bouche se refusait à exprimer les sentiments d’un fiancé quelconque... Me faire la cour comme un brave garçon qu’aucune fatalité n’opprime t’a paru d’une banalité navrante... Tu as voulu porter un idéal écrasant pour la faiblesse humaine... Tes épaules ont fléchi... Mais il n’est pas donné au premier venu de succomber sous de trop hauts désirs... L’idéal, lorsqu’il meurtrit un front, y laisse un rayon... Tu es beau !... Beau par ton orgueil, ton martyre, ta défaite... Tu rêvais deux choses qui n’allaient pas ensemble : te tuer pour m’éblouir et vivre pour m’avoir... Eh bien, ne meurs pas... Tu m’éblouis quand même et tu m’as !...

Leurs lèvres s’unissent clans un long baiser.

PAUL.

Je t’ai !... C’est la minute exquise, l’instant incomparable où il faudrait avoir le courage de mourir !...

RÉGINE, souriant.

Parce qu’enfin tu touches au bonheur !

PAUL.

Un jour viendra bientôt où le divin délire ne t’aveuglera plus...

RÉGINE, incrédule.

Oh ! quant à cela !...

PAUL.

Un vaincu embelli par la défaite !... Le rayon oublié sur un front meurtri !... Avant longtemps je retrouverais dans ton regard l’expression qu’il avait lorsque tu m’as tendu cette carte. Cela, vois-tu, ce serait trop atroce !...

RÉGINE.

Quelle folie !... Je suis à toi du plus profond de mon âme !...

PAUL, l’attirant de nouveau à lui avec une passion désespérée.

Tes yeux... plus près... encore plus près !... que j’y contemple le héros de ton cœur !...

RÉGINE, lui obéit en souriant.

Décidément, toi aussi, tu es pour le miroir !...

PAUL.

J’y suis superbe !... Ô cher et capricieux miroir !...

RÉGINE, souriant.

Surtout n’aie pas la tentation de le briser sur ta belle image, comme on brise le verre où a bu le roi !...

Pendant qu’elle parle, Paul, les yeux obstinément fixés sur ceux de Régine, sort de sa poche un revolver et le porte doucement à sa poitrine.

PAUL.

Non, pas le miroir !... Qu’il conserve ma belle image...

Il fait feu. Régine s’arrache de ses doigts crispés avec un cri, pendant qu’il tombe la face contre terre.

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